

La pièce Chronologies explore des territoires multiples : ceux de la littérature, où lecture et écriture deviennent des lieux d’origine aussi puissants que les paysages réels, et ceux du pays natal de l’autrice Stephie Mazunya, le Burundi. Pour nourrir la création du spectacle, la metteuse en scène Stéphanie Jasmin a accompagné cette dernière au cœur des lieux et des réflexions qui traversent le texte. Ce périple, à la fois artistique et intime, a profondément influencé la pièce. Elle nous en partage ici les échos, ponctués d’images qu’elle a captées sur le vif et d’extraits d’œuvres marquantes pour Stephie Mazunya.
Il y a les voyages de Stephie au pays de la littérature. Celui où elle s’est (re)trouvée, où elle a reconnu quelque chose d’elle, que ce soit par l’étrangeté de l’autre ou par sa proximité fulgurante, au-delà des époques, au-delà des géographies humaines. C’est un pays aléatoire, toujours en transformation, se tissant de plusieurs temporalités et de langues inventées, créant une intimité avec les regards et les pensées d’autres que soi qui deviennent proches. C’est ce qui m’a touchée dans les prémisses de son texte : comment la lecture et l’écriture s’y affirment comme lieu d’origine, aussi prégnant que les lieux réels de naissance et de vie. Ici, en guise de traces, des extraits de livres qu’elle aime, les voix d’auteurs et d’autrices qui ont compté pour elle.
Il y a aussi les voyages de Stephie dans son pays natal, le Burundi. Un trajet qu’elle fait régulièrement, pour retrouver ses parents et sa famille élargie. Ces images sont tirées d’un voyage récent que nous avons fait toutes les deux. Cette fois-là, elle y allait avec une perspective différente. Celle de poursuivre l’écriture d’un texte, d’y être filmée incarnant l’un de ses personnages et de se déplacer dans plusieurs lieux, jusqu’au Rwanda voisin, en quête d’images et de « réflexions ». J’ai découvert le pays à travers ses yeux et elle l’a redécouvert avec les miens. Ce sont des photogrammes que j’ai filmés. Des traces d’un voyage qui deviendront aussi traces de spectacle.
— Stéphanie Jasmin

Il y avait un truc qui ne tournait pas rond chez elle. Elle ne savait pas quoi, mais quelque chose clochait. Une avidité, une impatience. Une connaissance imparfaite d’elle-même. Le sentiment qu’il existait un ailleurs, hors de sa portée.
— Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah

L’écriture n’allège aucun tourment, se disait-elle, mais elle aide à traîner son fardeau, au lieu de le déposer sur le dos d’autrui. L’écriture n’arrête aucune houle, mais apprend à s’y tracer un sillage à coups de rame, n’importe quelle rive étant préférable à la noyade.
— Fatou Diome, Les veilleurs de Sangomar

Gregor prit peur en s’entendant répondre. C’était bien sa voix, incontestablement, mais il s’y mêlait, comme venant d’en dessous, une sorte de piaulement douloureux, irrépressible ; au premier moment, on reconnaissait correctement les mots, mais tout se brouillait ensuite au point qu’on se demandait si l’on avait bien entendu.
— Franz Kafka, La métamorphose

Peu après, il était en scène, dans l’éblouissement du gaz et le décor indécis, jouant son rôle devant les innombrables visages du vide. Il fut étonné de voir cette pièce, qui avait été pour lui, pendant les répétitions, une chose disparate et inerte, acquérir soudain une vie personnelle.
— James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
— Aimé Césaire, Moi laminaire

J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir.
— Albert Camus, L’étranger

je sais bien que ma mère se sent seule elle passe son temps entourée de fantômes de tout ce qu’elle aimait sa vie d’avant elle parle au passé je l’imagine bruyante & vivante & pleine à craquer comme une fête & maintenant on en est aux dernières notes dernière chanson & tout le monde est reparti sauf moi qui suis trop petite pour combler le vide je flotte dedans comme dans les bottes à hauts talons avec lesquelles j’aimais jouer quand j’étais petite j’ai l’impression d’être assise à une table dressée pour une foule qui n’arrivera jamais nous mangeons entourées de chaises vides ma mère est seule & moi je suis sa fille son unique enfant & donc je suis seule
— Safia Elhillo, Une vie avant la mienne