Le magazine
du Centre
du Théâtre
d’Aujourd’hui

Afin de mieux comprendre les enjeux contemporains de la création et son lien avec l’actualité québécoise, le directeur artistique du CTD’A Sylvain Bélanger a rencontré Mathieu Bélisle, auteur et professeur de littérature au collège Brébeuf. De cette rencontre est née une conversation sur les parallèles possibles entre l’art et la société contemporaine québécoise, à travers le prisme de ce que Mathieu Bélisle appelle « la vie ordinaire ». Impossible ici de rendre pleinement justice à leur entretien-fleuve, voici donc notre petite sélection (difficile) des meilleurs moments !

Prendre le temps de discuter avec Mathieu Bélisle, pour un directeur artistique, c’est un peu comme faire analyser son travail par un psychologue. Je fais passer un dialogue avec la société québécoise par des saisons, par les obsessions et les projets des artistes, des dramaturges. Alors que Mathieu a fouillé l’Histoire du Québec pour en analyser l’ADN d’aujourd’hui. De quoi est-il constitué ? Ce rendez-vous m’a permis de mettre en contexte le rôle du théâtre québécois dans sa société, à travers un regard très précis, celui de l’analyse sociologique.

Sylvain Bélanger — Ce qui me passionne, c’est de croire qu’en dirigeant un théâtre, je dialogue avec le Québec. Ton livre est très collé aux défis que je rencontre tous les jours. J’y ai retrouvé le trouble des auteurs dramatiques actuels : « Comment je peux me réapproprier un présent sur lequel j’ai très peu d’emprise ? » semble être la question qui domine, si je simplifie. J’ai aussi reconnu à travers cette posture délicate des dramaturges d’aujourd’hui le concept de « vie ordinaire » dont tu parles : le prosaïsme qui domine. D’où ma première question : est-ce que le théâtre est un lieu consensuel et rassurant selon toi, un endroit confortable pour les gens qui y vont ?

Mathieu Bélisle — Même si je ne me considère pas comme un spécialiste, je vois beaucoup de théâtre. Et ce que je constate, c’est qu’au théâtre, comme en littérature d’ailleurs, il y a une sorte de difficulté à adopter une perspective large sur la société. La grande difficulté aujourd’hui, c’est d’arriver à s’extraire de soi-même et de ce que j’appellerais « l’immédiat familier ». La vie ordinaire, c’est ça, c’est ce qui est proche. Cette vie ordinaire, elle est bien sûr nécessaire, il ne s’agit pas de la mépriser. Mais en même temps, elle est en train de devenir un horizon indépassable. Or il se trouve que le théâtre est, par définition, un lieu qui échappe à l’ordinaire, qui est donc à strictement parler extraordinaire, où il est encore possible d’échapper au domaine balisé du quotidien, de sortir du connu, de la banalité répétitive. Autrement dit, c’est dans l’ordre des choses d’attendre du théâtre qu’il nous présente des propositions hors de l’ordinaire. Le problème vient peut-être du fait qu’à l’heure actuelle on ne cherche pas tellement le dépaysement ou le changement. Nous, quand on fait une révolution, elle doit être tranquille. C’est inscrit dans la génétique québécoise : on n’est pas un peuple de rupture mais de tranquillité. Et aujourd’hui nous avons l’impression que l’essentiel a été accompli, qu’il n’y a plus que des ajustements mineurs à apporter. Des changements importants, personne n’en veut vraiment, de peur de voir ses acquis, son confort menacés. C’est ce qui explique que nous passions notre temps à nous répéter que nous sommes formidables, tellement uniques et originaux. On s’autocongratule, on se félicite, on fête nos vedettes en permanence. Pour moi, c’est le symptôme d’une culture qui s’est un peu arrêtée. Nous avons un appétit démesuré pour les hommages, ce qui est probablement le signe que nous sommes en fin de cycle. On est quand même à 50 ans de la Révolution tranquille qui correspond aux 50 ans de ce théâtre… Intéressant.

SB — Pourquoi le Québec en est-il rendu là aujourd’hui ?

MB — Le mythe fédérateur aujourd’hui, c’est la figure du survivant. Dans l’histoire du Québec, cette figure a eu deux incarnations. Nous avons d’abord eu droit à la survivance, suivant laquelle il fallait collectivement se maintenir pour assurer une présence française (et catholique) en Amérique. Aujourd’hui, le mythe fonctionne toujours, mais à l’échelle individuelle et en fonction d’un tout autre contenu. Le survivant, c’est celui qui se dit « le monde ne va pas bien », qui croit qu’on est dans une logique de la fin et qui a le sentiment que ce qui relève des conquêtes du XXe siècle sur le plan social — toutes les conquêtes pour donner la chance aux plus modestes d’accéder à une meilleure vie — est en train de se défaire, que de toute façon, il n’y a plus de projets collectifs qui méritent qu’on s’y investisse. On se dit alors : À défaut de changer le monde ou de le sauver, je vais au moins sauver ma peau, essayer de tirer un maximum de revenus, d’avantages, sans vouloir trop aider le prochain de peur qu’il prenne ma place. Mais il faut voir que survivre, aussi bien à l’échelle collective qu’individuelle, c’est vivre à l’état minimal, au jour le jour et en attendant, voire : c’est se maintenir en-dessous de la vie. Cela dit, il se peut que la désaffection pour le collectif — qu’on ne peut pas faire autrement que lier aux échecs référendaires — vienne d’une peur de réveiller les forces de l’Histoire que nous comprenons mal et ne maitrisons pas. Crier « nous existons » collectivement, c’est bien sûr affirmer notre désir de vivre. Mais c’est aussi confronter notre peur de la disparition, attirer vers nous des forces qui, pour l’instant, semblent vouloir nous laisser tranquilles.

SB — C’est pour ça que tu dis dans ton livre « Le nous est suspect » ?

MB — Oui. La dimension politique est un peu évacuée. Je ne parle pas ici de politique partisane ou d’une cause à défendre. Je parle de quelque chose de plus fondamental : la connaissance intime du pouvoir, de sa nature, de son fonctionnement. Il y a une énorme difficulté à se penser collectivement du point de vue des rapports de force. On est un peu aveugle à ça parce qu’on a l’intuition que la lucidité pourrait nous faire mal. Rares sont les oeuvres qui s’intéressent aux rapports de force, à l’exercice du pouvoir, sous une forme ou une autre. Nous, on aime penser qu’on est tous égaux, qu’il n’y a pas de vraie différence. L’appétit du Québec pour l’égalité, qui est un désir très noble, nous rend aveugles aux vrais rapports de force qui s’exercent dans la société.

SB — Pour que le monde nous croie, nous, artistes, on dirait qu’il faut désormais développer des stratégies esthétiques qui nous éloignent toujours plus du rôle de l’intellectuel et de l’artiste qui est de nous donner une perspective à laquelle on peut se référer. Est-ce qu’on s’est déconnecté du pouvoir de l’artiste, tu crois ?

MB — Au Québec, l’artiste, comme l’intellectuel, doit sans cesse faire la preuve de son appartenance à la vie ordinaire, à la souche commune. Il doit dire : N’ayez crainte, je suis comme tout le monde. Les artistes et les intellectuels ne réalisent pas qu’en faisant ça, ils affaiblissent leur position, se condamnent à l’insignifiance. Je pense au contraire qu’ils doivent assumer le caractère exceptionnel de leur position. Il ne s’agit pas de devenir prétentieux, de faire preuve de snobisme. C’est plutôt dire : Moi, j’ai décidé de consacrer ma vie à une réflexion, à une oeuvre qui me sortent de l’ordinaire, qui m’obligent à aller au-delà du train-train de la production et de la reproduction.

SB — Parce que c’est ce qu’on veut ou c’est un contexte ?

MB — Je vais le dire de manière un peu clichée : le philosophe français qui arrive, lui, va pouvoir nous parler de Spinoza pendant une heure sans nous servir le baratin un peu insignifiant de : « T’es-tu allé voir un match des Canadiens ? Comment est ta sauce spaghetti ? C’est quoi ta toune préférée ? » Alors que le Québécois, on veut toujours le ramener au même niveau que tout le monde. Je comprends bien qu’on ne peut pas aller complètement à l’encontre de ce besoin du public de familiarité, de reconnaissance de soi dans l’autre. Il y a sans doute là une donnée fondamentale de notre culture qu’on ne peut pas entièrement changer. Mais l’artiste, l’intellectuel peuvent et doivent faire preuve de ruse, partir du proche pour aller vers le lointain, transfigurer la vie ordinaire et en montrer les limites, la placer sous haute tension, la confronter à l’extraordinaire, aussi bien par la poésie que par l’ironie.

SB — Dans ce sens-là, tu parles de ruse… Et alors, comment tu vois le rôle du théâtre là-dedans ? J’ai lu ton livre en me disant : C’est quoi mon rôle, c’est quoi ma place et ceux des auteurs dramatiques actuels ?

MB — Ce que j’aime au théâtre, c’est le sentiment de voir quelque chose que je n’ai pas vu ailleurs, quelque chose qui résiste ou échappe à l’air du temps, quelque chose que je ne pourrais pas voir à la télévision ou sur mon fil d’actualité Facebook. Il y a sans doute un malentendu au sujet du contemporain. Être contemporain, ça ne veut pas nécessairement dire être branché sur l’actualité. Le contemporain peut être à rebrousse-poil, peut même s’opposer à l’actualité. Il peut bien sûr la reproduire, mais je ne sais pas si c’est très utile, parce qu’elle est déjà partout, sur toutes les plateformes ! Dans le système médiaticoculturel, on a l’impression d’avoir la même chose partout. Les mêmes opinions, les mêmes points de vue prévisibles, les mêmes personnalités interchangeables. La chance du théâtre, c’est de pouvoir échapper à ce perpétuel retour du même.

SB — Tu dis que le pouvoir du théâtre, c’est de proposer quelque chose que tu ne vois pas ailleurs. Et quelle est cette chose ?

MB — C’est évidemment difficile à définir. Je pense d’abord à un état d’esprit marqué par la plus haute exigence, par une liberté souveraine. Mes métiers sont l’enseignement et l’écriture. Ce sont des endroits où je veux préserver à tout prix ma liberté et où je veux le moins possible céder à des considérations qui ne seraient pas au service de ce qu’il y a à dire. Préserver sa liberté pour amener des gens ailleurs. Je le vois encore au théâtre, je le sens encore.

SB — C’est intéressant ce que tu dis parce que dans le théâtre dit « d’aujourd’hui », les auteurs écrivent souvent en réaction à l’actualité, mais je les sens aussi prisonniers en quelque sorte de cette actualité, en tant qu’artistes.

MB — Ce qui est difficile quand tu es trop collé à l’actualité, c’est que tu traites tout comme un évènement inédit, alors que souvent, ça existe depuis toujours, sous une forme à peine différente. Je pense que la transcendance tient en grande partie dans la capacité à s’éloigner du familier au point de le rendre méconnaissable. Le théâtre ne peut pas faire l’économie de l’actuel, bien sûr, mais il a les moyens de nous le rendre étranger, méconnaissable, inattendu.

Un bon artiste, c’est quelqu’un qui doit conjuguer en permanence ces deux exigences contradictoires : ne jamais renoncer à son ambition artistique, à son intégrité, et ne jamais oublier qu’il n’est rien sans son public, qu’il n’est rien sans ceux qui acceptent de l’entendre.

SB — Mais ça, c’est difficile parce que tu ne sais pas qui est de l’autre bord.

MB — C’est un acte de foi, personne ne le sait. Je pense aussi que le public, on le découvre en créant ou en écrivant.

SB — Tu as raison, un acte de foi. J’hésite à utiliser le mot « utopie ». J’espère que ce n’est pas une utopie, le pouvoir de transformation grâce au théâtre ?

MB — Aujourd’hui, c’est difficile d’avoir une perspective parce qu’on est constamment ramené à l’immédiat. Dans la manière dont les réseaux sociaux fonctionnent, il faut être constamment dans l’instant. Il y a des tempêtes qui durent deux jours et dont on oublie aussitôt l’existence.

SB — Et il y a le danger que le théâtre, ça devienne ça. Notre job, c’est de ne pas se contenter de témoigner. Le devoir de filiation, c’est peut-être une façon de recoller des morceaux pour être lucide, mais aussi pour atteindre un certain dépassement. Dans ton livre, je sentais l’appel du vertical, tu en fais un devoir, c’est « je vais vous le prouver, je vais faire un chemin dans l’Histoire pour vous montrer ce qui s’est passé. » C’est intéressant parce que les projets du 50e, j’ai l’impression qu’ils font un peu comme toi. Comme si les réponses pour l’avenir, les auteurs allaient les puiser dans le lointain. Ils sautent une génération pour ne pas entrer dans le conflit. Ils regardent vers l’avenir et se disent : Puis-je avancer vers lui en m’inspirant du passé ?

MB — Je crois beaucoup à ce qu’on peut appeler « l’art de l’éloignement ». S’éloigner du présent, embrasser des mondes « autres ». Paradoxalement, cette quête d’éloignement permet en retour de mieux comprendre l’actuel, de faire la part de l’essentiel et du futile, du nouveau et de l’ancien.

SB — C’est intéressant cette notion d’éloignement parce que le présent peut être une prison, même pour un créateur. En voulant se coller au réel, il le reproduit et il a un peu perdu son talent d’archéologue. Donc c’est drôle, il faut être collé, mais pas trop.

Mathieu quitte. On court, toujours. Mais j’ai tout de même l’agréable impression d’avoir pris le temps avec lui. Ce temps de l’éloignement, ce pas de côté, nécessaire à l’artiste, mais qu’il est de plus en plus difficile de se permettre, dans la vie d’aujourd’hui. Le défi est complexe à relever pour les dramaturges : coller à son temps, ruser pour être entendus et après avoir attiré les gens vers ce théâtre dit « d’aujourd’hui », leur proposer le regard qui dit tout, l’éloignement, la perspective hors de tout temps. Ils pourront ensuite profiter de cette nouvelle solidarité pour se reconnecter au meilleur de leurs forces, à la filiation de leur choix, et ultimement faire acte de bienveillance, au coeur d’un Québec qui vit mal avec les ruptures. Et qui tente, dans le monde éphémère du théâtre, d’échapper à sa vie ordinaire…

Pour aller plus loin :
Bienvenue au pays de la vie ordinaire, Mathieu Bélisle, Leméac, 2017

En lien avec le spectacle Le 50e du CTD’A
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