Crédit: Jean-François Hétu

Le désir n'est pas la beauté, entretien avec Elen Ewing

Xavier Inchauspé, avocat, docteur en philosophie et travailleur culturel

Conceptrice chevronnée, Elen Ewing est une collaboratrice relativement récente, mais particulièrement prolifique du CTD’A. On lui doit entre autres les costumes du Carrousel, des Hardings et de Jean dit, pièce pour laquelle elle assurait également la scénographie, les accessoires et la vidéo. Cette saison, elle signe les costumes de Corps célestes de Dany Boudreault. Xavier Inchauspé, collaborateur de longue date du 3900, est allé la rencontrer dans son appartement/atelier pour discuter de matériaux, de textures, de styles, mais surtout de sa vision du métier et du rapport singulier qu’elle entretient avec chaque membre de l’équipe de création, des metteurs en scène aux interprètes en passant par les autres concepteurs.

 

PROLOGUE

« Attends que je te montre ce que ma mère m’a redonné récemment. » Elen Ewing disparait dans son appartement. Jean-François Hétu et moi sommes sur sa terrasse. Pendant ce temps, il continue de photographier au plus près la texture des mille et un lainages, velours, broderies ou échantillons de rayonne, étoffes, fourrures, vinyle, cuir, coton, et j’en passe dont son appartement regorge.

– Regarde. C’est la boite à costumes de mes Barbies quand j’étais petite.
– Ben là…
– Je sais, je sais ! C’est vraiment confrontant ! s’exclame-t-elle en riant.

Dans la petite boite, une masse de vêtements miniatures s’entassent. Des pantalons aux motifs fleuris, une robe rose vintage, un one-piece en laine vert flash, un col de fourrure bleu électrique, un top à paillettes, une jupe en latex orange brulé, un voile de mariée jaune fluo… Mille et une matières, mille et une couleurs. Le parfait écho, en tout petit, des vêtements et échantillons que nous photographions sur la table d’à côté.

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Je saute alors sur l’occasion et tente de la pousser à définir une griffe ou un style « Elen Ewing ». Elle ne bronchera pas et elle a bien raison. Chaque projet est fondamentalement singulier et c’est toujours dans le rapport au texte et à la proposition artistique que les choses se précisent. C’est tout l’avantage de son métier pour elle. « J’ai la chance de me greffer à des démarches artistiques différentes. En fait, je ne peux pas vraiment parler de mon travail sans l’associer à un ou l’autre metteur en scène » : Sébastien Dodge, Catherine Vidal, Olivier Choinière ou Michel-Maxime Legault pour ne nommer que ses collaborateurs les plus réguliers.

 

– Mais tu dirais pas qu’il y a un certain éclectisme qui caractérise tes conceptions ?

– Ça dépend. Mais oui, j’aime bien le mélange des genres. Et pas seulement sur une même distribution, mais sur un même vêtement aussi.

– C’est un peu ce que je veux dire. Souvent dans une production, on voit se dessiner une ligne directrice pour les costumes qui unit tout. Ça me semble différent avec tes conceptions, non ?

– Peut-être, oui. En tout cas, j’ai bien de la misère avec l’idée d’un « concept général ». Et c’est vrai que je peux parfois avoir un côté bling ou funky. Ludique en tout cas.

 

Après tout, le théâtre est un jeu. Mais son ludisme ne contredit en rien le grand souci du détail qu’elle apporte à chaque costume pensé, dessiné, coupé. « Au départ, quand Choinière a fait Mommy, il voulait pas me donner la conception : Tu n’y arriveras pas, t’es ben trop perfectionniste ! On avait pas de budget et il y avait une foule de costumes à concevoir et créer. Finalement, je l’ai fait. Ça été de la job, mais j’ai rien sacrifié aux détails. » Et c’est ce même souci du détail qui lui fait apprécier toutes les conceptions proposées, de la plus simple à la plus complexe.

« J’ai pas moins de plaisir à habiller un acteur simplement en noir que d’imaginer une robe funky. Je vais m’assurer que c’est le bon noir, la bonne matière, la bonne coupe. C’est tout. »

Le plus important est l’espace de dialogue qu’elle parvient à établir avec les metteurs en scène. Le théâtre va parfois très vite, le temps manque et la priorité ne peut pas toujours aller aux costumes, elle le sait bien, « mais j’aime arriver rapidement dans le processus de création, être en salle de répétition et quand c’est possible, essayer de développer un langage avec la ou le metteur en scène. Pour la scénographie ou la musique, il y a déjà plus un vocabulaire commun que tous partagent. » On peut renvoyer à des styles musicaux ou des courants architecturaux par exemple. Mais ce vocabulaire est peu étoffé pour les costumes. « C’est pourtant familier à tout le monde les vêtements, mais on a rarement un lexique commun et participer à ce développement-là m’intéresse beaucoup. C’est un grand défi. »

Alors qu’elle étudiait au Cégep de Saint-Hyacinthe en production théâtrale, elle pensait, comme beaucoup de ses pairs, se diriger vers la conception de décors. « Il y a toute une aura qui entoure la position du scénographe. Cette image d’une relation première et privilégiée avec le metteur en scène. » Mais s’il lui arrive parfois d’y plonger, c’est surtout aux costumes qu’elle s’est fait connaitre.

 

– C’est le métier et les circonstances qui m’ont conduite aux costumes. J’avais cette aptitude, cette facilité-là. Mais c’était pas nécessairement mon grand rêve de petite fille que je souhaitais à tout prix réaliser.

– Ok, mais ta boite de robes de Barbie…

– C’est vrai, mais comme je le dis souvent : je ne fais pas des costumes, je fais du théâtre. Point.

 

Son métier, c’est d’abord avec Marc Sénécal et Geneviève Lizotte qu’elle l’a appris alors qu’elle était leur assistante sur leurs premières productions. Avec elle et lui, elle a rencontré des coupeurs, expérimenté différents modes de production, aiguisé son regard, mais aussi mieux compris la relation entre le concepteur et l’interprète. « Les acteurs sont souvent plus prompts à dire ce qu’ils pensent vraiment aux assistants qu’aux concepteurs. Ça va de soi. C’est avoir une relation privilégiée avec les comédiens que d’être assistante. » Une relation que vidéastes, éclairagistes, scénographes et autres vivent plus indirectement avec les interprètes.

 

– J’aime bien cette idée de faire un cadeau à l’acteur. Comme la perruque que j’avais proposée à Paul Ahmarani dans L’idiot au TNM, par exemple.

– Improbable et magnifique perruque !

– Après, je sais pas si ce cadeau leur fait toujours plaisir, s’amuse-t-elle, mais au moins ça provoque…

– … des rires ?

– Oui… et des choses dans leur jeu. Ça peut les nourrir.

 

Pour elle, le grand défi de son métier est « ce double dialogue avec le metteur en scène et avec l’acteur. Un comédien mal à l’aise dans son costume est un comédien malheureux ! Il ne pourra jamais bien jouer. » Et oui bien sûr, dans ces moments de trac qui précèdent la première, c’est parfois sur la paire de souliers, devenue soudainement inconfortable, que certains vont projeter leur stress. « Mais ça fait partie de la game. Il faut s’adapter à ça. C’est pas moi qui les porte. C’est pas moi qui monte sur scène soir après soir ! »

Mais, au-delà même de ces relations humaines et artistiques, une foule de facteurs plus matériels vont influencer ses conceptions. La taille du plateau, certains changements rapides de costumes, l’usure à laquelle le vêtement est soumis durant le spectacle, la présence de faux sang, de vin ou d’autres éléments qui tachent, etc. « L’objectif est que le costume demeure le même de la première à la dernière. » Il faut donc anticiper les problèmes, choisir les matières appropriées. « S’il y a une habilleuse, je sais que j’aurai plus de latitude et pourrai me permettre des costumes qui demandent plus d’entretien. Mais je peux pas demander à la régie qui sort d’un spectacle de quatre heures, par exemple, de laver à la main des vêtements ! Il faut tenir compte de tout cela. »

Les photos sont terminées et nous arpentons le sous-sol de son appartement qui lui tient lieu de costumier. Elle y entrepose robes, manteaux, chemises, habits, costumes et tissus de toutes sortes. « J’en ai trop, mais c’est difficile de se débarrasser de tout cela. » Certains costumes ont servi, mais pourraient servir à nouveau. D’autres étoffes ne serviront peut-être jamais, mais leur matière est trop rare ou formidable pour être données. Elle me montre ainsi de délicates mais robustes couvertures de laine tissées à la main, comme on n’en fait plus nulle part. « Je suis prête pour un Tchekhov, si jamais ! », s’exclame-t-elle en riant.

En attendant ce Tchekhov, c’est d’abord avec Édith Patenaude qu’elle travaillera cette année au CTD’A. « Quand Édith m’a appelée, elle était si emballée par le texte de Dany Boudreault et ce spectacle à venir, je lui ai dit oui tout de suite. C’est plus rare qu’on le croit cet enthousiasme. » Et pour cette insatiable curieuse, la perspective de travailler avec ces cinq acteurs et actrices qu’elle a très peu, voire dans certains cas jamais, habillés était réjouissante. « J’ai hâte d’apprendre à les connaitre. Découvrir leur corps, leur posture, leur gestuelle, leur démarche. En fait, qui ils et elles sont dans le fond. »

Nous sommes au début de l’été et le travail intensif pour Corps célestes ne commencera véritablement qu’au retour des vacances. « Difficile pour l’instant d’en dire quoi que ce soit. » Le théâtre est peut-être l’art collaboratif par excellence et ce n’est qu’en équipe que l’élan et la trajectoire d’un spectacle se révèlent ou se découvrent. Mais déjà elle a une piste ou du moins une première intuition qui devrait la guider dans sa conception : « Le désir n’est pas la beauté conventionnelle. Cette pièce parle de ça pour moi. »

Et soudain, je réalise que jamais « la » beauté ne m’avait paru aussi puissamment complexe, mouvante, subjective et plurielle qu’en cet après-midi passé à sentir sous mes doigts la rugosité d’un cuir brut ou la souplesse d’un morceau de vinyle, à scruter le détail d’un tissage ou d’un agencement de paillettes, à admirer la finesse d’une dentelle ou le méthodique débraillement d’un costume de haillons.