How to disappear completely; de Radiohead aux évaporés du Japon

Sophie Gemme, autrice et collaboratrice à la rédaction

Pour sa pièce Ceux qui se sont évaporés, dans laquelle une jeune mère à la vie normale disparait volontairement et subitement, Rébecca Déraspe s’est librement inspirée d’un phénomène troublant : chaque année, au Japon, quelques 100 000 individus organisent leur disparition. Dans le cadre d’une enquête publiée en 2014, l’autrice et journaliste Léna Mauger et le photographe Stéphane Remael ont retracé plusieurs de ces évaporés. Notre collaboratrice à la rédaction Sophie Gemme l’a lue et nous livre un texte très personnel né des multiples réflexions que suscite cet ouvrage.

 

Moi qui ai une peur maladive de la mort, principalement parce que je ne supporte pas l’idée de ne plus voir ceux que j’aime au quotidien, moi qui fais des cérémonies d’adieu à mes appartements, qui ai gardé tous mes amis depuis l’école primaire (ça commence à en faire beaucoup) et qui pleure encore mon chien décédé en 2001 (c’était le plus beau), je regarde la couverture de ce livre et me demande : comment peut-on en venir à vouloir fuir à ce point ? À faire appel à une compagnie qui efface, de nuit, toutes traces de sa vie. Pas un simple appel à l’aide ni une fugue momentanée. Disparaitre pour vrai et ne pas regarder derrière. Subitement, sérieusement, définitivement, no joke.

En guise de préface, Stéphane Remael explique qu’adolescent, il traversait la frontière belge, se rendait en terre inconnue et s’y imaginait une autre vie, trouvant refuge dans une ruine de pierre ou fuyant sur les routes, armé de son appareil photo. Tiraillé entre le désir d’en finir et la crainte de faire souffrir les siens, il souhaitait partir pour un monde idéalisé. Finalement, il se dit très heureux de ne pas l’avoir fait. C’est pour ça qu’il a voulu retracer ceux qui avaient choisi de passer à l’acte.

Moi aussi, enfant, je rêvais de m’enfuir vers une autre école où je serais moins rejet ou, idéalement, pas rejet pantoute, où je serais dans la gang des populaires, où je serais super sportive (comme si de nouvelles habiletés se développaient subitement en changeant d’environnement scolaire). Habitant quelque part sur la Rive-Sud, dans une banlieue triste, collée sur la grande ville, qui se compare et ne se console pas, je rendais parfois visite à une cousine de Montréal. Et là, je me lâchais lousse ! Je m’inventais de beaux grands chums footballeurs et encore plus de prétendants que je rejetais du revers de la main, des partys déjantés, des drogues que j’avais déjà essayées plein de fois, oui oui, j’te dis ! Certains diront que ce sont de petites tendances mythomanes, mais je le voyais plutôt comme un rêve éveillé. Ça me donnait espoir. C’était une fuite ludique d’enfant. Une fuite contrôlée.

Ensuite, il y eut une période plus sombre, vers 15-16 ans. À la sortie de l’album Kid A de Radiohead, j’écoutais en boucle la piste 4 sur mon vieux lecteur CD : How to disappear completely. Je pleurais toutes les larmes de mon petit corps sur ce morceau qui, j’en étais persuadée, traduisait bien ma réalité, plus envoutée par la puissante voix triste de Thom et par les envolées épiques des cordes que par l’exacte signification des paroles. How to disappear completely ? Dites-le-moi ! La vie est trop dure du haut de ma courte existence torturée. Je vais partir, m’enfuir, m’effacer, m’éclipser, that’s it, ciao bye ! C’était une fuite dépressive d’ado. Qui n’a heureusement pas duré.

Presque vingt ans plus tard, je dévore ce bouquin fascinant et je regrette tout ce que je viens d’écrire. Mes petites pensées d’Occidentale privilégiée, élevée dans de la relative ouate. Mes caprices boostés d’hormones de jeune ado perdue.

Rien n’est comparable. Je ne connais rien à la réalité nippone, à leur code d’honneur visiblement différent, à la honte pernicieuse ressentie à la suite d’un échec, à la pression incommensurable et constante de ne pas décevoir sa famille, ses amis, ses collègues, au rapport particulier à la hiérarchie et aux supérieurs, à la précarité des emplois, à la folie spéculative de la fin des années 80, au tragique éclatement de la bulle financière, à l’effondrement de la bourse de Tokyo, à cette décennie perdue, à l’influence de la mafia sur l’archipel, à la déflation, au manque d’espace, au toyotisme ambiant, à la fatigue et à l’étouffement.

Qu’est-ce que je voulais fuir en écoutant à outrance la piste 4 de Kid A ? Mon sous-sol familial ? Ma chambre privée de 12×12 qui, à Tokyo, abriterait probablement une famille élargie de sept ou huit personnes ? Mes trois repas santé par jour ? Mon droit à l’erreur ?

Une chose me frappe pourtant à travers les différents témoignages des évaporés qui ont accepté de se livrer : le regret.

Plusieurs disparus essaient de rétablir le contact avec leur vie d’avant et se butent à des portes closes, à la frustration des proches délaissés et humiliés. D’autres y pensent constamment, mais n’osent pas, minés par les remords. Très peu se plaisent dans leur nouvelle vie. Ils restent profondément nostalgiques, tristes et coupables d’avoir abandonné l’ancienne. Ils se définissent souvent comme des fantômes, errant pour le restant de leurs jours.

 

Voici quelques extraits, tous plus gais les uns que les autres (ironie) :

— Appartement fouillé, courrier épluché : que devine le limier, sinon que je suis un homme faible ?

— C’est facile de se dérober, beaucoup moins de se reconstruire.

— C’est trop tard. J’ai fait du mal, pas de retour en arrière possible.

— Je dors mal depuis que je suis parti. Ça doit faire trente ans. Ce sont les cauchemars.

— Depuis, je meurs, lentement. Les bonheurs perdus, ça ne se rattrape jamais.

— Vous voyez des gens dans la rue, mais ils n’existent déjà plus. En fuyant la société, nous avons disparu une première fois. Ici, nous nous suicidons à petit feu.

— Je ne veux pas que ma famille me voit dans cet état. Regarde-moi. Je ne ressemble à rien. Je ne suis rien. Si je meurs demain, je veux que personne ne puisse me reconnaitre.

— S’enfuir, c’est courir à la mort.

Sa-cra-ment ! C’est intense !

 

Certes, il y a des cas de lourdes dettes, des emprunts impossibles à rembourser, aux taux d’intérêt pouvant dépasser les 100 %, mais parfois aussi, une « simple » expropriation de loyer, la perte d’un emploi, des problèmes familiaux, des employés qui travaillent 12 heures par jour, 7 jours sur 7, un échec scolaire ou même la crainte anticipée d’échouer à un examen.

Par exemple, une femme rongée par la honte d’avoir songé à l’adultère sans l’avoir commis, déchirée entre son mari choisi par ses parents et un amour impossible avec le patron de ce dernier abandonne tout, même son enfant.

Un travailleur du bâtiment, incapable de venir à bout des multiples factures de soins et d’hébergement de sa mère malade, loue une chambre d’hôtel et y délaisse celle qui lui a tout donné, de peur de la décevoir.

Un étudiant de 20 ans, terrorisé à l’idée de rater son test de comptabilité, ne s’y rend jamais et n’est repéré que beaucoup plus tard, errant dans les rues, n’ayant pas trouvé de façon de se suicider.

Une mère épuisée qui devait assister au spectacle de musique de son jeune garçon handicapé de huit ans, ne s’y présente pas et ne se présentera plus jamais.

Deux jeunes mariés, heureux propriétaires d’un appartement à Osaka, se font soudainement expulser. L’homme, à l’enfance dorée et à la carrière prometteuse, décide de quitter sa jeune épouse de qui il est éperdument amoureux, honteux à la simple pensée de poser ses valises chez sa belle famille.

Ou encore, un brillant ingénieur de 40 ans, la vie devant soi comme dirait Romain Gary, brutalement licencié, embrasse sa femme et son fils un matin… et ne revient jamais.

 

Des gens qualifiés, scolarisés, relativement bien nantis, bien entourés, aimés de leurs proches… un simple déclic. J’ai envie de crier : « Ben voyons, pars pas ! Ça va s’arranger ! Tu vas trouver un autre appart ! Tu te rattraperas au prochain examen ! Repose-toi un peu ! Il doit y avoir des ressources ? Y aura d’autres jobs dans ton domaine ! Regarde sur Jobboom, Jobillico, Kijiji, ça va bien aller ! Come on ! »

Mais c’est pas comme ça que ça marche ! C’est comme ça que je voudrais que ça marche.

Je poursuis ma lecture : « Chez nous, l’échec est inacceptable. Il signifie que l’individu n’a pas honoré sa mission, son rôle dans la société. »

Wow.
OK…

Les photos qui accompagnent l’enquête sont évocatrices. On y voit surtout des évaporés à la posture triste, souvent de dos, dans un environnement sombre et délabré. Elles traduisent « le mal-être d’un peuple, façonné par des idéaux de performance, de contrition, d’oubli de soi, et démuni face aux dégâts d’une crise sans fin. »

Je referme le livre, empreinte d’une mélancolie qui ne m’avait pas habitée depuis longtemps. La piste 4 de Kid A se remet automatiquement à jouer dans ma tête. Bien loin de mes démons d’adolescence, on dirait maintenant que cette chanson a été écrite pour eux, pour ces évaporés qui, « entre deux maux, la honte et l’absence, croient avoir choisi le moindre ».

Un peu zombie, j’ouvre mon ordi et tape « How to disappear completely » dans Google. Mon ami Wikipédia vient à ma rescousse : ce morceau de Radiohead fut composé pendant la tournée d’OK Computer, d’après un livre écrit en 1985 par Doug Richmond : How to Disappear Completely and Never Be Found, un guide sur le changement d’identité.

 

Elle a bel et bien été écrite pour eux, cette piste 4.
Pour tous ceux et celles qui ont déjà été submergés par la pression, la fatigue, la tristesse et l’envie irrépressible de disparaitre, pour un instant ou pour toujours.
Pour Thom Yorke lui-même.
Pour Stéphane Remael.
Pour Rébecca Déraspe et son personnage principal.
Pour moi.
Pour tout le monde.

 

In a little while
I'll be gone
The moment's already
passed
Yeah, it's gone

And I'm not here
This isn't happening
I'm not here
I'm not here
I'm not here
I'm not here
I'm not here