Crédit: Seph Lawless, Abandoned Metro North Mall in Kansas City, (extrait du livre Autopsy of America: The Death of a Nation) - 2015

Centres d'achats : du rêve à la désillusion ?

Sarah Chovelon, étudiante en dramaturgie et mise en scène à l'Université Lumière Lyon 2

Des couleurs, des odeurs, des formes qui vous happent. Des escaliers mécaniques majestueux qui se croisent et se décroisent tels des escaliers de châteaux italiens. Une fontaine moderne aux jets rythmés par le son d’une musique d’ambiance. De larges baies vitrées qui laissent passer les rayons d’un soleil doré. Les mille et une devantures de boutiques, les vastes allées, les bancs en métal blanc immaculé, les tables, les chaises, les abreuvoirs, les arbres et les plantes…

 

PORTRAIT D'UN LIEU EMBLÉMATIQUE

Depuis les années 1970, les centres commerciaux, ces cathédrales de la consommation (expression de George Ritzer, professeur émérite de l’université du Maryland), sont des obligés de notre quotidien. Suivant le besoin, on y trouve du pantalon de sport tendance à l’après-shampoing délicat, de la machine à laver au dernier succès de librairie. On y entre autant pour magasiner que pour aller voir un film. Il s’agit bien de s’y divertir, tout simplement. Aujourd’hui, le centre d’achats est devenu le noyau de multiples intérêts bien qu’il connaisse depuis peu une certaine baisse de popularité.

Car cet endroit mythique possède une multitude de visages. Autant de têtes connues, et pourtant anonymes. Un couple de retraités sur un banc, une mère affairée avec ses trois enfants, des adolescents en pleine crise, cherchant désespérément un lieu dans lequel ils pourraient affirmer leur personnalité, des collègues de bureau se retrouvant pour grignoter entre deux réunions, et toutes ces personnes en quête d’un moment de détente en fin de semaine… Ce lieu aux multiples identités, aux couleurs vives, aux odeurs alléchantes, aux musiques entrainantes et au brouhaha continu, nous le connaissons tous. Parfois, nous l’aimons. Même si la journée finit souvent par un « plus jamais, il y a trop de monde ici », ou « j’ai mal aux jambes et à la tête, je commanderai en ligne la prochaine fois », le départ appelle souvent un retour.

Néanmoins, l’antre magique désemplit aujourd’hui, du fait du commerce en ligne notamment. Bien que les centres commerciaux existent toujours, et soient encore largement fréquentés, une évolution des mentalités et des pratiques semble être en marche. Alors pourquoi ce lieu fait-il autant partie de nous, de nos habitudes, de nos représentations, de nos aspirations parfois, tout en étant de plus en plus délaissé ? Comment une telle relation d’amour-haine s’est-elle développée ?

 

 

AU COMMENCEMENT ÉTAIT UN RÊVE

Au matin d’un jour d’été 1903, Viktor David Grünbaum, plus connu sous le nom de Victor Gruen, remplit ses poumons d’air pour la première fois. Ce bébé issu d’une famille juive autrichienne connaitra un destin tout particulier. Jeune homme, il étudiera l’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, il s’intéressera au socialisme, puis de 1926 à 1934, il se produira certains soirs dans quelques cabarets subversifs. En 1938, devenu adulte, Victor Gruen sera forcé de quitter les siens, l’Autriche étant annexée par le régime hitlérien.

Arrivé à New York avec sa femme, il connaît des débuts difficiles. Ce n’est qu’en 1941, lorsqu’il déménage à Los Angeles après son divorce que sa carrière prend un tournant inattendu : il fonde sa propre firme d’architectes en 1946, Victor Gruen Associates. De là, des projets d’envergure lui seront confiés, dont un fera particulièrement école : la conception d’un lieu convivial et communautaire pour redynamiser les nouvelles banlieues américaines.

Dans la tête de Victor Gruen, toujours empreint d’idéaux socialistes, il s’agit d’imaginer un endroit intégrant les changements urbanistiques des dernières décennies (le phénomène de suburbanisation bat son plein au retour des troupes après la Seconde Guerre mondiale) et répondant aux nouveaux modes de vie (l’automobile est alors un moyen de transport qui se popularise de plus en plus).

À l’origine, ce brillant architecte rêvait de créer un lieu communautaire pour contrer l’isolement social grandissant des banlieues, mais aussi un lieu dans lequel on peut trouver tout ce dont on désire sans parcourir des kilomètres pour arriver à ses fins. Sa vision initiale allait donc bien au-delà d’un simple temple de la consommation : il s’agissait d’un environnement offrant une qualité de vie supérieure, un lieu de sociabilité et d’abondance. D’ailleurs, le créateur du centre d’achats moderne qualifiait les lieux de pure consommation, de « bastard developments ». L’essence du centre commercial résidait dans son aspect global, son mélange ingénieux entre loisirs et travail, entre intimité et communauté.

Son rêve devient réalité le 22 mars 1954, avec l’inauguration de son premier centre commercial, le Northland Center, proche de Détroit, reconnu comme le plus grand centre commercial du monde de l’époque. Quelques années plus tard, il devient célèbre avec la création du Southdale Center à Edina. L’inauguration de ce premier centre commercial fermé et climatisé marque la naissance officielle du centre d’achats moderne, qui inspirera des milliers d’autres constructions par la suite.

 

AMERICAN DREAM OU AMERICAN NIGHTMARE

Que ressentirait aujourd’hui Victor Gruen en voyant comment a évolué sa création? Une certaine fierté de voir une telle expansion, a priori. Rappelons qu’un centre commercial était construit tous les trois jours aux États-Unis jusque dans les années 1980. Il est devenu l’emblème de l’american way of life d’une certaine manière, le symbole de toute une culture.

Comme en témoigne la culture populaire, le centre d’achats est sans nul doute ancré dans les mentalités : que ce soit dans le monde de la musique avec des clips de rap, de RnB ou de pop, ou encore au cinéma avec les séries, comédies de Noël ou fameux teen movies, les centres commerciaux semblent être devenus des incontournables de la culture populaire et de l’imaginaire collectif.

Pourtant, dès la fin des années 1970, des détracteurs commencent à faire entendre leur voix. Dans les arts notamment, l’emblème est de plus en plus critiqué. Plus que le symbole de la culture nord-américaine, il est davantage celui du capitalisme et de la consommation. Le rêve de Victor Gruen en prend un coup. Ainsi, parallèlement à toute cette mouvance d’artistes glorifiant le centre d’achat comme lieu de vie quotidien et convivial, d’autres s’en emparent pour dénoncer le système économique et social en marche : l’art pictural s’engage en premier (les oeuvres de Barbara Krüger, Duane Hanson et Andy Warhol en sont de bons exemples) et le cinéma répond vite à l’appel. Dawn of the dead de George A. Romero, sorti en 1978, est, à ce sujet, le plus emblématique : alors qu’une armée de zombies attaque les humains, quelques survivants se réfugient dans un centre commercial. De nombreuses analyses du film soulèvent la volonté du réalisateur de dénoncer l’aliénation provoquée par de tels lieux, incitant à la consommation outrancière et rabaissant les relations interpersonnelles au rang de simples échanges commerciaux. Dans le film d’ailleurs, le personnage de Fran souligne cette idée lorsqu’elle s’adresse à son coéquipier Stephen, critiquant le fait que les hommes ont été hypnotisés par les centres commerciaux : « It's so bright and neatly wrapped you don't see that it's a prison too » (« c’est tellement lumineux et impeccable qu’on ne voit pas que c’est aussi une prison. »)

Deux ans avant sa mort, Victor Gruen finira par rejeter la paternité des centres commerciaux surdimensionnés tels que nous les connaissons et qui fleurissent alors à travers le monde : « Ces constructions bâtardes ont détruit nos villes », affirmera-t-il. L’un des architectes les plus influents du monde reconnait la dérive : l’idée de communauté et de partage était-elle utopique ? Ce qui est incontestable, c’est que ce lieu a marqué les esprits. Les enfants du siècle dernier s’en souviennent avec nostalgie tandis que la génération Y semble les abandonner progressivement… Dans tous les cas, il ne laisse personne indifférent. Qu’on le critique, le bannisse, le boycotte ou l’idolâtre, tout le monde y a déjà mis un pied et se le représente. Victor Gruen aura au moins gagné le pari de marquer les mentalités contemporaines.

 

 

DES IDENTITÉS PERDUES ?

Depuis quelques années, avec l’essor du commerce en ligne, les nouvelles politiques d’expansion des villes et la montée des mouvements altermondialistes, peut-on dire que les centres commerciaux sont en péril ? D’un côté, l’écho anticonsumériste semble avoir pris le dessus et la conjoncture économique a favorisé cet essor. Non seulement on déplore leur lien avec la surconsommation et le capitalisme, l’image à laquelle ces derniers renvoient depuis quelques années, mais on en vient même à remettre en question leur véritable utilité dans une économie de plus en plus dématérialisée. De très nombreuses enseignes ferment donc, partout où la frénésie de la construction avait été des plus intenses. D’un autre côté, on continue d’en construire et certains d’entre eux se portent extrêmement bien : peut-être ce tableau noir est-il donc à nuancer. Certains lieux ferment, sans nul doute, mais leur fermeture est souvent due à une conjoncture complexe, à la fois économique, sociale et politique.

Dans tous les cas, les centres d’achats sont devenus pour certains des lieux regrettés. C’est ce que nous montre par exemple la chaîne Youtube Dead Malls Series (et le site deadmalls.com) créée par Dan Bell, véritable répertoire de souvenirs. Pour beaucoup d’anciens visiteurs, c’était ici qu’ils jouaient, petits, qu’ils passaient du temps en famille, qu’ils se perdaient, se faisaient des amis… C’est ici qu’ils vivaient en somme. Pour beaucoup de ces enfants devenus grands, c’est avec regret qu’ils constatent la fermeture des lieux de leur jeunesse. Bien que certains désemplissent, l’attachement à ces espaces ne semble pas diminuer comme le montre le youtubeur; bien au contraire. Sandra David, ancienne employée de Bayside Mall (Sarnia en Ontario), exprime ainsi sa tristesse sur le site deadmalls.com devant la transformation de son ancien lieu de vie. Après avoir déploré la fermeture des magasins et la perte de « l’âme » du lieu, elle finit son commentaire par un simple, mais efficace « Dismayed and disappointed » (« Consternée et déçue »). Est-ce la peur de voir disparaitre le rêve américain ou l’impression de voir s’évanouir une partie de son identité, de son histoire personnelle qui est à l’origine d’un tel commentaire ? On retrouve ce sentiment de nostalgie dans les arts également, et plus particulièrement en photographie : c’est ce que nous pouvons voir grâce aux photos de Seph Lawless, photographe américain connu pour son travail sur les infrastructures abandonnées. Ces photos montrent des centres d’achats aux airs apocalyptiques, comme si le passé glorieux de ces lieux de sociabilité avait été balayé par le temps.

Je vous l’avais dit, les centres commerciaux ne laissent pas indifférent. Pourtant, quel avenir peut-on leur imaginer ? Peut-être ne s’adapteront-ils jamais aux exigences écologiques et économiques mondiales. Ils seront abandonnés, délaissés, désertés, sans aucune perspective d’évolution, sans aucun espoir de reconversion. Des escaliers mécaniques rouillés, des bancs cassés, des fontaines asséchées… Et nos souvenirs perdus. Mais peut-être seront-ils remplacés, cédant la place à d’autres lieux de sociabilité, plus proches des enjeux politiques, sociaux et économiques d’aujourd’hui. Car la question est bien de savoir qui prendra la relève. L’envie de communauté et de partage l’emportera-t-elle sur le reste ?

 


Seph Lawless est le pseudonyme d’un photographe, auteur, militant politique et photojournaliste établi aux États-Unis, principalement connu pour son travail approfondi sur les espaces abandonnés et oubliés des États-Unis. Ses réflexions satiriques et épigrammes subversives intègrent une touche d’humour noir dans son travail. Son but est de provoquer des prises de conscience concernant les enjeux économiques, sociaux et environnementaux abordés dans ses photos. Pour lui, l’art est l’arme la plus efficace pour combattre les injustices et son credo philosophique proclame que nous sommes tous des armes de création massive. Seph Lawless partage aujourd’hui ses photos et ses expériences avec plus d’un demi-million de followers et de fans à travers ses divers comptes sur les réseaux sociaux, incluant des musiciens, journalistes, personnalités politiques et célébrités hollywoodiennes. En 2017, il publie également deux livres : Autopsy of America : The Death of A Nation et Abandoned : Hauntingly Beautiful Deserted Theme Parks.

Pour en savoir plus :
sephlawless.com
youtube.com/c/SEPHLAWLESS
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twitter.com/seph_lawless

 

Photo 1 
Seph Lawless, Winter Wonderland (série Abandoned Malls) – Metro North Mall (Kansas City, Kansas) - 2016

Photo 2 
Seph Lawless, Black Friday (série Abandoned Malls) – Rolling Acres Mall (Cleveland, Ohio) - 2015

Photo 3 
Seph Lawless, Abandoned Metro North Mall in Kansas City, (extrait du livre Autopsy of America: The Death of a Nation) - 2015