Crédit: Gabriel Dumont, Inconnu, 188-. Bibliothèque et Archives Canada.

Riel, Dumont et les Métis

Michel Lapierre, journaliste au journal Le Devoir

Le contexte historique de la lutte pour les droits d'un peuple issu des Amérindiens et des Canadiens français

 

Cette saison, dans un vaste projet alliant des artistes des quatre coins du Canada, l’équipe du Wild West Show de Gabriel Dumont réalise le voeu de ce dernier en créant un spectacle de grande envergure sur la lutte des Métis pour la reconnaissance de leurs droits. C’est l’occasion de lever le voile sur cet important pan de l’histoire canadienne et de faire la lumière sur ces héros et héroïnes Métis. Michel Lapierre, collaborateur régulier du journal Le Devoir, trace ici les grandes lignes de leur lutte trop souvent oubliée.

 

Le 14 avril 2016, la Cour suprême du Canada a reconnu que les Métis, qui vivent principalement dans l’Ouest canadien, sont, au sens de la loi, des autochtones, plus précisément des Amérindiens. Dès la lecture de ce jugement historique à Ottawa, quelques-uns d’entre eux exultaient à la télévision. On y voyait la ceinture fléchée portée fièrement et un violoneux jouant un air, tout cela dans la plus pure tradition du folklore québécois.

Qui sont donc ces Métis qui se définissent comme un peuple ? Écrivain anglophone né en Ontario en 1966, Joseph Boyden a beau s’enorgueillir d’avoir de leur sang qui coule dans ses veines, il évite avec humour les poncifs de l’hagiographie. « Dieu, lance-t-il, a sans doute voulu plaisanter en créant une race composée de trois identités profondément troublées, d’êtres à la fois français, indiens et catholiques ! »

Les Métis tirent leurs origines des unions d’Amérindiennes de l’Ouest avec des « voyageurs », partis de la vallée du Saint-Laurent et descendants des pionniers de la Nouvelle-France. John A. Macdonald (1815-1891), protestant écossais, natif de la vieille Europe, père de la Confédération, premier ministre conservateur du Canada, les définit par un trait qui dit tout : « Heureusement, ils sont pour la plupart des chasseurs de bisons ignorants, et leur population est si restreinte qu’elle ne mérite pas beaucoup d’attention. »

 

Des victimes de l’impérialisme britannique

Pour le champion de l’Empire britannique, une race typique du Nouveau Monde est une monstruosité. Quel excellent prétexte pour dénier à ces gens les titres de propriété sur les terres qu’ils ont cultivées et pour les considérer comme des squatters ! En défendant les droits de leurs frères métis, Louis Riel (1844-1885), le penseur visionnaire de la résistance, et Gabriel Dumont (1837-1906), l’homme d’action tourné vers la guérilla, surtout à Batoche (dans l’actuelle Saskatchewan), rêvent d’une Amérique qui dépasse le système européen.

Mais ils se rendent compte que les Métis canadiens-français, avec leurs alliés libéraux du Québec, le futur premier ministre provincial Honoré Mercier (1840-1894) en tête, et aussi un petit nombre d’Amérindiens sympathiques à leur cause, se retrouvent seuls devant l’expansionnisme et le conservatisme anglo-protestants. La continuation dans l’Ouest d’un chemin de fer transcontinental incarne cette puissance agressive de l’Empire britannique.

Si bien que Dumont, comme le relate Boyden, « est conscient d’avoir perdu le soutien de la plupart des colons anglais, sinon de la totalité d’entre eux ». Même les sang-mêlé anglophones n’osent s’unir aux Métis canadiens-français dans la lutte.

Maitre dans l’art de chasser le bison, Dumont est le chef militaire des partisans de Riel. Quant à ce dernier, il est le chef politique et aussi le promoteur d’un catholicisme nord-américain, indigéniste, jugé déraisonnable et hétérodoxe par le clergé. À la suite de ce prophète populaire, beaucoup plus lettré que lui, Dumont brave la colonisation européenne de l’Ouest qui, sous le joug anglo-protestant, équivaut à ses yeux, pour les Métis et les Amérindiens, à la dépossession.

À la civilisation du chemin de fer, il oppose un autre univers, né de la rencontre harmonieuse entre les gens de souche européenne et les autochtones. En 1888, Dumont écrit à Laurent-Olivier David, président de l’Association (future Société) Saint-Jean-Baptiste de Montréal : « Je dois dire sans orgueil que nous avons été, nous autres Métis, pionniers de la civilisation au Nord-Ouest. »

 

Le Québec et la cause des Métis

Heureusement, le vrai Métis le serait surtout par le coeur et l’instinct politique. Voilà pourquoi les Canadiens français paraissent « plus métis que les Métis eux-mêmes » ose dire Riel. D’ailleurs, juste après l’exécution pour haute trahison en 1885, à Regina, du chef politique du soulèvement métis, une foule monstre se rassemble au Champ-de-Mars à Montréal pour s’indigner de la satisfaction de Macdonald, premier ministre du Canada. Dans le célèbre discours prononcé à cette occasion, Mercier n’exagère pas en appelant Riel son « frère ».

En une phrase, la plus saisissante de son Histoire de la nation métisse dans l’Ouest canadien (1935), Auguste-Henri de Trémaudan, né au Québec en 1874 et ayant vécu dans l’Ouest canadien pour finalement mourir en Californie en 1929, a décrit tous les aspects nord-américains, liés à l’anthropologie, à la domination, aux ethnies, aux religions et à la politique, au sujet de la pendaison de Riel, condamné comme traitre à la couronne britannique. C’était un quasi-résumé de l’histoire du Canada, du Québec, voire du continent.

« Dans ce procès de l’aborigène par le Blanc, écrivit Trémaudan, on trouvait en présence l’Est contre l’Ouest, le Haut-Canada contre le Bas-Canada, Ontario contre Québec, l’orangisme contre le catholicisme, l’Anglo-Saxon contre le Français, le conservateur contre le libéral. » Il aurait pu ajouter pour souligner à souhait la résonance universelle du conflit : l’Ancien Monde contre le Nouveau !

Nous avons souvent tendance à sous-estimer la place primordiale que le Québec occupait dans le coeur et l’esprit de Riel. En 1870, dans un de ses nombreux poèmes au ton souvent prophétique, Ô Québec…, Riel s’adresse, dans sa langue maternelle, le français, à la « Mère Colonie », à la « province chérie », en ne désespérant pas de l’amour constant de celle-ci pour ses fils des Prairies.

« Oublieras-tu jamais tes Métis canadiens […] / Tes enfants ? [...] » lui demande-t-il. Ici, l’épithète « canadiens » conserve son sens originel. Il s’applique aux descendants des pionniers de la Nouvelle-France. Ce furent d’abord eux qui s’unirent aux Amérindiennes. Ils donnèrent naissance à la nation métisse. Trémaudan insiste sur le fait que « la langue française fut bien la première langue européenne parlée dans l’Ouest canadien ».

Ce qui, à l’instar de Riel lui-même qu’il place tout naturellement au centre de sa fresque historique, ne l’entraine pas vers le triomphalisme ou le sectarisme. Au contraire, Trémaudan se plait à dépeindre comme fraternels les rapports que les « Métis canadiens-français », ces catholiques, entretiennent avec leurs compatriotes, fruits des amours entre Britanniques et Amérindiennes, cette communauté plus récente et moins nombreuse qui a d’ordinaire adopté la langue anglaise et le protestantisme.

Comme l’historien le relate, Riel multiplia les efforts pour établir « une sorte d’union sacrée » des francophones et des anglophones, métis ou blancs. Il s’agissait de résister au gouvernement canadien qui risquait de déposséder les occupants de leurs terres en vue d’intégrer par étapes à la Confédération, en particulier entre l’Ontario et les Rocheuses, une immense propriété de la Compagnie de la Baie d’Hudson, la Terre de Rupert et le Territoire du Nord-Ouest, propriété cédée par Londres à Ottawa en 1870.

Malheureusement, les anglophones se montrèrent beaucoup moins prêts que les francophones à s’insurger contre l’Empire britannique. Parmi eux, des Blancs, dirigés par John Christian Schultz, futur lieutenant-gouverneur du Manitoba, se porteront même, contre Riel, à la défense fanatique des intérêts anglo-protestants. Cette tendance, héritée des vieilles querelles politico-religieuses de Grande-Bretagne et d’Irlande, s’appelle à juste titre l’orangisme.

 

L’utopisme de Riel

Il reçut l’appui tacite du premier ministre canadien Macdonald, alors que, dans l’opposition à Ottawa, un natif de la vallée du Saint-Laurent, le libéral Wilfrid Laurier, et, sur la scène provinciale, le chef des libéraux québécois, Mercier, sympathisèrent avec Riel. Quant à ce dernier, il avait de bouleversantes visions qui tenaient à la fois de la douce folie et de l’utopisme d’un être meurtri.

À l’opposé du rouleau compresseur de la culture anglo-protestante qui menaçait d’effacer les autres cultures existantes de l’Ouest et celles des immigrants qui arrivaient en grand nombre, Riel rêvait de républiques autonomes, l’une pour les Amérindiens, l’une pour les Métis canadiens-français, à côté d’une « nouvelle Irlande », d’une « nouvelle Bavière », d’une « nouvelle Pologne », ainsi de suite. Il envisageait même un catholicisme d’Amérique, distinct de celui d’Europe, avec comme deuxième Rome : Montréal !

« Dieu désire, écrivit le prophète de la nation métisse, que Léon XIII vienne séjourner dans la Nouvelle-France pour tenir dans la cité du mont Royal un concile oecuménique de tous les évêques du Nouveau Monde. » Si l’on s’effraie de cette religiosité délirante, fondée malgré tout sur la séduisante idée d’un métissage spirituel des gens de souche européenne et des autochtones, on prendra soin de la mettre en perspective et de la relativiser, en la comparant à la vision d’un autre utopiste du XIXe siècle, libre penseur celui-là : Louis-Joseph Papineau.

Pour ne plus que le joug de la monarchie anglaise, ce poids européen, persiste à s’implanter au-delà de l’Atlantique, Papineau, penseur laïque et démocrate né à Montréal, songeait à une confédération républicaine de tous les peuples du Nouveau Monde. Riel et Papineau, que de rêves ils nous ont légués ! C’est comme si la diaspora québécoise déclinante et surtout le Québec lui-même devaient encore et toujours, afin de vivre, repenser l’Amérique.

 


 

Les Wild West Shows

En 1885, alors que Louis Riel est fait prisonnier, Gabriel Dumont se réfugie aux États-Unis où il est recruté par Buffalo Bill, de son vrai nom William Frederick Cody, inventeur de ces spectacles à grand déploiement et certainement l’une des figures les plus marquantes de l’avènement du divertissement de masse. Les Wild West Shows sont un joyeux mélange de plusieurs formes de spectacles et de divertissements populaires de la fin du XIXe siècle, un hybride de vaudeville, de cirque et de rodéo.

Les spectacles commencent par une parade dans la ville, se déroulent en plein air et durent parfois jusqu’à quatre heures ! On y présente des numéros de tirs, des courses de chevaux ou encore des représentations de scènes de chasse avec de véritables bisons. De nombreux tableaux recréent des moments historiques marquants (la défaite du Général Custer en 1876, la fusillade d’OK Corral, etc.) ou des scènes « trépidantes » de la vie dans l’Ouest (le vol d’un train, une attaque de Sioux, etc.)

À son zénith, la compagnie de Buffalo Bill créée en 1883 compte près de 1200 personnes : cowboys, Autochtones de diverses nations, Métis et Mexicains. Les spectacles connaissent de grandes tournées à la logistique impressionnante, le plus imposant d’entre eux transportant des centaines de personnes, de chevaux et de bisons, ainsi qu’une arène démontable pouvant accueillir jusqu’à 20 000 spectateurs. Dans les années 1890, la compagnie remporte le succès en Europe et joue lors de l’Exposition universelle de Chicago en 1893.

Bien qu’on reconnaisse aujourd’hui le caractère exagéré des scènes représentées, le succès populaire écrasant de ces spectacles a fortement contribué au développement de l’imaginaire collectif sur le Far West. La fascination des populations de l’Est américain et d’Europe de l’époque pour le mode de vie des aventureux colons partis à l’Ouest se ressent encore aujourd’hui dans une longue tradition de divertissement.