Le pouvoir de l'empathie

Marie-Claude Verdier, autrice et Sylvain Bélanger, directeur artistique du CTD'A

Seeker, conte philosophique du futur de l’autrice Marie-Claude Verdier, est la première pièce à prendre l’affiche à la salle Jean-Claude-Germain après une longue pause forcée. Notre directeur artistique Sylvain Bélanger joint Marie-Claude par téléphone quelques jours avant la première. L’excitation est palpable à l’approche de cette saison 2021-2022 tant attendue. Ensemble, ils discutent de ses inspirations, de la richesse de son univers créatif, des défis de la science-fiction au théâtre, d’amour, d’empathie … et de fin du monde.

 

Sylvain Bélanger : Ayant lu toutes les versions de Seeker, jusqu'à la dernière, je crois qu’il est intéressant de parler des choix qui ont été faits. Tu as cherché à transposer l’univers de la science-fiction au théâtre, sans concurrencer le cinéma ou le roman, mais en te demandant plutôt : « Quel est le propre du théâtre? Comment peut-on faire de la science-fiction sur scène sans que ce soit un succédané de quelque chose d'autre et en exploitant au maximum son potentiel métaphorique? »  

Marie-Claude Verdier : J’ai découvert beaucoup de choses au fil du processus, mais ultimement, ce que ça m'a forcé à faire, c'est d'avoir une rigueur dans la trame narrative, une sobriété non seulement dans la forme, mais aussi dans le récit. Au départ, j'avais un foisonnement d’idées, des inspirations très proches du roman, des grandes sagas littéraires. J'ai compris à un certain moment qu'il fallait se concentrer, se recentrer. La science-fiction amène un côté très épique. Il y a tout un monde à créer et à faire comprendre. Il fallait en contrepartie que je mise sur l'intimité, sur l'humain. Et la personne qui m'a rappelé ça, dans mon parcours, c'est... Janette Bertrand! Elle disait : « Essentiellement, ce qu'on veut connaître, ce sont les relations entre les personnages ». Les deux personnages de Seeker - Lomond et son ex-femme Niamh - c'est à eux qu'on s'attache. Ils peuvent nous parler de choses extérieures, de gens qui ne sont pas là, de concepts plus abstraits, mais ils doivent être dans une relation très dynamique, dans un rapport humain très fort que l’on souhaite suivre, sinon on perd le reste et quelque chose se désincarne. Il fallait que l'histoire, le récit et toute sa grandeur passent par un dépouillement. Deux corps, deux personnes. J’ai donc fait le choix de l’humain!

SB : On se fait raconter l'histoire d'une civilisation à travers Lomond, le seeker, qui lit les mémoires. T'es-tu inspirée de l’Histoire et du cycle des civilisations en général? De fictions existantes que nous connaissons? Ou bien tu as ta propre idée de la fin de notre civilisation et de ses possibilités futures?  

MCV : Un peu toutes ces réponses. D’abord, il y a l'idée des puissances coloniales. En ce moment, on parle beaucoup des gens qui veulent coloniser Mars. D'une certaine façon, pour eux, c'est une colonisation idéale puisqu'il n'y a pas de peuple à asservir, il n'y a qu'un endroit à conquérir. Mais de quoi serait constituée cette nouvelle civilisation-là? De qui? Pour moi, la civilisation martienne formée d'humains serait faite d'un amalgame de peuples. Il y a quelque chose comme une grande promesse. Dans Star Trek, Gene Roddenberry avait cette idée de Starfleet Command : quelque chose de multiculturel, multifacette, qui représente le meilleur de ce que l'humanité peut amener. Une certaine utopie, où le genre et la race ne sont plus une frontière ou une problématique de pouvoir. Dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?, le roman de Philip K. Dick à la base de Blade Runner, est présentée l’idée que tous ceux et celles qui sont resté·e·s sur Terre n'avaient pas le choix. On sent bien que ce sont les privilégié·e·s qui ont pu quitter ce monde de désolation en premier. 

SB : On pense souvent à la fin d'un monde pour pouvoir en créer un nouveau. Ça colle bien à notre réalité. On a conscience de notre fin collective et des limites de nos ressources. On est obsédé par cette maison-là qu'on détruit depuis des dizaines, voire des centaines d'années. Quand on lit l’ensemble de tes pièces, il y a comme un fil rouge : des choses inacceptables dans un monde qui court à sa perte, des sauveurs et des sauveuses qui essaient de faire entendre raison, d'alerter les consciences, de renverser le cours des choses. Est-ce que, pour toi, parler de détruire c'est parler de créer?

MCV : Je pense qu'il y a beaucoup de choses très sombres à l'horizon. Comme cette impression d'être dans la fin de Rome et d'attendre tranquillement les barbares! Mais si ce n’était pas vraiment les barbares qui arrivaient, mais autre chose? En ce moment, on a beaucoup de difficulté à imaginer l'avenir. Si on se replonge dans les années 50-60, jusqu'aux années 70, il y avait une vision du futur, pas nécessairement toujours positive, mais au moins il y en avait une! À partir des années 80, on a basculé vers quelque chose de beaucoup plus pessimiste et on n’est plus du tout dans les mêmes considérations. Artistiquement, je dirais qu’on est pris actuellement dans une espèce de post-contemporanéité. C'est-à-dire qu'on cite beaucoup le passé et diverses influences - comme je le fais en ce moment! - et on crée à partir de tout ça, mais on a de la difficulté à s’en dégager pour inventer quelque chose de complètement nouveau, à s’en extraire pour aller ailleurs. J'ai l'impression d'appartenir à une génération où le rapport avec ce qui nous a formé·e·s est beaucoup plus complexe. Je ne pense pas que mon rôle soit d'amener une solution, mais peut-être de proposer certaines pistes, des sentiers peut-être un peu inconnus, des récits parallèles.

SB : Même si le rôle de l'artiste n'est peut-être pas de proposer des solutions, parfois c'est de sonner l'alerte, de paniquer ou d'espérer. Il y a un parallèle très fort avec ton personnage de Lomond. Avant de dire qu'il a le pouvoir de nous sauver, tu le sors de son rôle habituel, du secteur judiciaire, de son utilitarisme. Lors d’une enquête, il peut outrepasser les versions des uns et des autres pour nous raconter LA vérité. Il sert un secteur de l'économie, une institution, une société, mais son puissant pouvoir est cantonné à une chose précise. Et toi, tu écris du théâtre, mais c'est peut-être pour espérer avoir un plus grand impact justement. On fonctionne bien à l'intérieur d'un système, dans une petite pyramide, mais le rôle d'un artiste ce n'est pas de rester dans sa pyramide, c'est d'avoir un souci de l'ensemble, du monde global. Est-ce que c'est ce que tu fais avec Lomond ?

MCV : En fait, à la base, les seekers se font exploiter pour faire fonctionner le système policier, judiciaire et carcéral. Lomond réussit à s'en extirper et décide d’utiliser sa capacité à traduire l'esprit humain. Il s'en sert d'une manière poétique. Parce que si on pouvait lire les mémoires des gens, il y aurait effectivement un phénomène de surveillance, mais il y aurait aussi une empathie immense dans le fait de pouvoir comprendre exactement comment une personne se sent dans des expériences qu'on ne pourra jamais vivre nous-mêmes. Lomond est un personnage extrêmement empathique. C’est un interprète de l'esprit humain et les mots sont sa seule manière de témoigner de ce qu'il voit, de ce qu’il ressent. 

SB : Comme toi, dans le fond! Il est, en quelque sorte, un double de l'autrice qui a à interpréter l'autre tout le temps. Le pouvoir de l'empathie, c’est une vraie proposition artistique dans ton écriture. C'est un pouvoir extraordinaire, très lumineux. Mais Lomond finit par être tellement chargé de cette empathie-là qu'il se met à surchauffer, à craquer. Dis-tu que c'est trop d'agir à ce point-là pour les autres? Qu'est-ce que tu explores par rapport à ça?

MCV : C'est un peu comme La bonne âme du Se-Tchouan, dans un monde sans empathie, ceux et celles qui en ont finissent par se faire détruire. Lomond est pris dans un système très militaire, dans une situation très particulière où on a décidé que des vies humaines ne valaient pas assez la peine pour même s’en soucier et s'en souvenir. Seul, il n’arrive pas à sauver la donne. Mais avec Niamh, il y a un espoir de transmission. Ils peuvent se rejoindre là-dedans, et peut-être qu’à deux, ils seront capables de trouver une solution.

SB : En fait, s'il reste seul avec tout ça, il peut imploser, mais s'il réussit à verser dans une relation, à sortir de sa solitude, sa lucidité peut trouver un chemin. Ce que Lomond apprend, ça fait tellement mal, c'est tellement trop gros, que de garder ça dans un seul cerveau, c'est trop douloureux.

MCV : Oui et en même temps il est le seul à avoir cette connaissance-là. Il doit la partager. C'est ça sa mission : raconter, transmettre. On revient aussi au rapport à l'amour qui est quand même très présent dans la pièce entre les deux personnages.

SB : Oui, parlons-en! J'adore la très belle citation de Carl Sagan que tu utilises dans ton mot d’autrice : « La vastitude de l’univers ne peut être supportée qu’avec l’amour ». Premièrement, qu'est-ce que Sagan voulait dire? Et toi, quelle serait ta propre définition de l'amour? Pourquoi est-ce important de parler d’amour dans Seeker?

MCV : Je suis très inspirée par ce que dit Sagan dans Pale Blue Dot, cette image de la Terre qu'on voit des confins de l'univers. Sur ce petit point bleu, on retrouve tous les gens qu'on a connus, tout ce qui a été. C’est très angoissant! On est tellement insignifiant, à l'échelle du cosmos, que pour s'abriter de la rudesse de l'existence, l'amour est le refuge ultime. Et en même temps, si cet amour n'est pas partagé, tourné vers les autres, s’il ne devient qu'un lieu fermé, c'est quelque chose qui se détruit. Donc je reviens à l'empathie, ce rapport d'aide, d'intimité, d'ouverture et de bienveillance, qui est totalement absent de leur monde. On suit deux personnages qui réapprennent à se faire confiance et qui réapprivoisent une certaine complicité. 

SB : « Le pouvoir de l'empathie » pour combattre la peur, l’angoisse et les barrières. J’ai l’impression que c’est ça le moteur de ta pièce. Tu as choisi de raconter l’humain et en quoi tu y crois.

MCV : Oui, en effet. Et dans mes recherches, je suis tombée sur une idée hyper intéressante : tous nos sentiments ne sont pas éprouvés dans le cerveau de la même façon. Ils ont une gradation de complexité, l'amour étant dans les plus complexes alors que la peur est un sentiment reptilien. Donc finalement, tout le monde a peur de la même façon, mais personne n'aime exactement de la même façon. Je trouve qu’il y a quelque chose de civilisationnel dans le fait d'aimer et d'être empathique. Comme une preuve que la civilisation évolue et qu'on est capable d'avoir des comportements plus élevés que la peur. C'est peut-être ce que je pourrais entrevoir comme chemin de traverse pour un certain futur.