Crédit: Ulysse del Drago

La lueur dans les yeux de Rabah

Miriam Fahmy, chercheuse, éditrice et animatrice indépendante

Les évènements creusent des sillons dans lesquels un destin se faufile. L’histoire du comédien Rabah Aït Ouyahia suit de près l’Histoire récente, la vie de l’homme et les drames géopolitiques de notre époque se répondant sans cesse. Mais le synchronisme ne s'arrête pas là : avec chaque rôle qu'on lui a confié, Rabah s'est trouvé à (re)jouer son parcours personnel, dans une sorte de mimêsis perpétuelle. Un parcours que l'acteur m’a raconté sous la forme d’un récit en boucle, nous faisant naviguer entre les époques et les continents.

 

Charismatique, volubile, physique. Les épithètes ne manquaient pas au directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Sylvain Bélanger, lorsqu’il m’a parlé de Rabah Aït Ouyahia. Le comédien fera ses premiers pas au théâtre en ouverture de la saison 2017-2018 — et quels premiers pas : il incarnera Bashir Lazhar dans la pièce éponyme d'Evelyne de la Chenelière, montée pour la première fois au CTDA en 2007. « Rabah n’a jamais joué au théâtre et il va faire un solo ! » Courageux : un autre adjectif que Sylvain a utilisé.

Dans sa « gueule de métèque », faite de pics et de vallées, je reconnais immédiatement la figure de l’Arabe maudit, cet archétype narratif qui peuple la littérature, le cinéma et le théâtre occidentaux depuis la colonisation, depuis L'étranger jusqu'à La haine. Le personnage de l’homme brun condamné à la fatalité par son hérédité. L'antihéros qui réussira à changer de trajectoire, à déjouer le sort tragique auquel il était pourtant prédestiné. Ou peut-être pas. Ce rôle, Rabah l'a porté au cinéma dans L’ange de goudron de Denis Chouinard, sorti en salles le 7 septembre 2001, quatre jours avant le drame qui allait marquer au fer rouge le jeune XXIe siècle. « Dans le film, je joue un Arabe qui braque un avion », me rappelle-t-il, les sourcils arqués, l’air du gars qui n’en revient toujours pas de cette coïncidence. Rapidement, Rabah me précise que les coïncidences n'existent pas; il y a seulement le karma, Dieu et la chance. Rabah a cette solennité qui me rappelle celle de ma propre famille originaire du Moyen-Orient. Lorsqu’il parle, l’emphase est partout, tout le temps.

Le petit nouveau qui débarque au théâtre n’est pourtant ni petit ni nouveau. À 42 ans, Rabah roule sa bosse dans les milieux du cinéma et de la télé depuis près de deux décennies, surtout comme producteur.

Quinze années se sont écoulées entre L’ange de goudron et son plus récent rôle au cinéma, dans Montréal la blanche de Bachir Bensaddek, paru l'an dernier. Avec ces seules deux prestations en poche, Rabah ne se considérait pas comme un acteur. « Je me disais “t’auras fait deux films”. » Puis, après Montréal la blanche, le monde de la télé a frappé à sa porte, et aujourd’hui on peut le voir dans L'imposteur (TVA), Victor Lessard (Illico) et District 31 (SRC).

Mais Rabah rêvait plutôt de théâtre. « Le théâtre, c’est le génome du cinéma. C’est le code génétique de tout art, même la musique. Je voulais me prouver que j’étais capable d’en faire. » Après trois-quatre auditions infructueuses, Rabah a enfin eu sa chance. « J’amène quelque chose qui casse le moule de l’étudiant de théâtre. Ce n’est pas facile, mais je n’aime pas la facilité. Le théâtre, le cinéma, ce sont des laboratoires. Il faut expérimenter », croit-il. « Certains réalisateurs prennent le risque de chercher la lueur dans les yeux au lieu de se rabattre sur les comédiens qui jouent de la même façon depuis 30 ans. » Le petit nouveau a de l'aplomb.

 

Le gagnant

Cette assurance dans la critique lui vient peut-être de son passé de rappeur. Avant d’être Rabah, il était El Winner, du duo Latitude Nord, le premier groupe rap québécois à signer un contrat avec un label des « majors ». Ce moment historique a propulsé Rabah sous les projecteurs. Mais aussitôt ce jalon franchi, le groupe est disparu dans le brouillard. Racontée par Rabah, l'anecdote suit à la lettre le scénario classique de la rencontre de l’artiste avec l’industrie : « Cette expérience m’a blasé. Je n’aimais pas ce côté superficiel du showbusiness. Je ne voulais pas montrer ma face à la télévision et répéter 15 fois la même chose. Et puis j’ai eu un conflit avec mon manager. »

Ce bref moment de célébrité aura néanmoins tracé la voie de son passage vers le cinéma. C’est dans un vidéoclip que Denis Chouinard a repéré la lueur dans les yeux de Rabah.

Sa première expérience de tournage sur le plateau de L’ange de goudron a été un apprentissage constant. Il ignorait le protocole du cinéma, a fait plein de bourdes. Des erreurs qui lui fournissent encore aujourd’hui la matière de moult anecdotes hilarantes : « Mon premier jour de tournage, la première scène commence, je bafouille un peu mon texte. Je m’arrête et je dis : “Coupez !” » Le réalisateur a accueilli la gaffe avec clémence.

 

« Avoir de la tenue, c’est ne jamais donner l’occasion de se faire critiquer. » N’est-ce pas là la condition de l’homme racisé, de facto suspect, donc tenu à l’irréprochabilité ?

 

Bien qu’il eût déjà fréquenté la scène lors de ses spectacles de rap, il fallait tout réapprendre. « Contrairement à la musique où tu peux imiter une gestuelle, une attitude, devant une caméra tu ne peux pas copier. Et puis, quand une musique démarre, le tempo est le même jusqu’à la fin. Quand tu joues, la rythmique est variable. » Avec le recul et l’expérience, Rabah a conclu que c’est l’émotion qui crée le rythme. Un apprentissage auquel il peut s’exercer abondamment en préparant Bashir Lazhar. Bashir est un immigrant qui a perdu femme et enfants. Tout en portant le fardeau de cette tragédie personnelle, il doit s'efforcer de s'adapter à sa société d'accueil. Un rôle qui amène Rabah à plonger en lui pour livrer, seul, ce récit. « À force de répétitions, j'ai appris à ne plus simplement dire les lignes, mais à les incarner. »

 

Le perdant

Rabah est arrivé au Québec avec sa famille en 1996, cinq ans après le début de la guerre civile algérienne. Il avait 21 ans. « Mon parcours n’a pas rapport avec celui d’un immigrant : quand on quitte un pays instable pour s’installer dans une société plus stable, on se dit : “Je vais construire quelque chose de plus durable”. Pas moi. Je ne suis pas quelqu’un qui arrive à se projeter. »

Dix ans après son arrivée au Québec, une succession d’échecs personnels et familiaux l’ont secoué : séparations, trahisons. « Il faut écouter la vie, des fois. Je crois beaucoup en Dieu, je ne suis pas religieux, mais je crois en une force qui t’envoie des messages. À ce moment-là, on me disait : “Regarde ta vie”. »

Il fallait partir, aller voir ailleurs. Il s’est mis à voyager, mais ne s’est pas plus trouvé. « Alors je me suis dit : “Je rentre chez moi. Six mois en Algérie pour noyer mon chagrin”. » Six mois se sont transformés en six ans. Rabah est devenu producteur de cinéma, de télé, de pub. Il est devenu, à force de surmenage, le deuxième producteur le plus prolifique en Algérie. C’était l’abondance. Et pourtant.

Sans entrer dans les détails, Rabah effleure les circonstances du décès de sa petite, née en Algérie, tombée malade, décédée faute de soins médicaux adéquats. La réussite de Rabah n’a pas pu la sauver. « Quand on gagne plein de fric, mais qu’on est dans un pays où on ne peut pas aller à l’hôpital parce qu’il y a de la merde qui flotte dans les couloirs, à quoi ça sert de faire de l’argent ? À quoi ça sert d’avoir une belle maison si quand on sort de sa maison on est encore en Afrique ? C’est là où je me suis dit : “Cette Algérie-là, il faut que je la quitte”. »

Peu de temps après le drame, Rabah a reçu l’appel de Bachir Bensaddek. Le réalisateur voulait lui confier le rôle d’Amokrane dans Montréal la blanche. Amokrane : un immigrant d’Algérie qui a fui les horreurs de la guerre, mais qui peine à laisser le passé derrière lui. Comme pour L’ange, la critique a accueilli le travail de Rabah avec enthousiasme; on a trouvé qu’il jouait vrai. Parce que Rabah, c’est Amokrane.

 

Bashir 2017

Quand Evelyne de la Chenelière a écrit Bashir Lazhar, il y a 15 ans, 10 000 Algériens demandaient l’asile au Québec. Aujourd’hui, ce sont des millions de Syriens, d’Irakiens, de Kurdes, d’Afghans, d’Érythréens et d’autres encore qui parcourent la planète en quête d’un refuge, alors même que se refroidit l’hospitalité occidentale. Des hommes et des femmes sont précipités malgré eux dans une course à obstacles dont la ligne d’arrivée est sans cesse repoussée. Et l’adversité ne cesse pas une fois le refuge trouvé.

Encore plus d’actualité aujourd’hui qu’au moment de sa création, la pièce nous rappelle que l’ouverture des frontières ne suffit pas. À cet égard, le jugement de Rabah est sans équivoque : « Tonton Justin fait rentrer des dizaines de milliers de Syriens, bravo. Est-ce qu’on sait ce qu’ils vont devenir ? L’effort, ce n’est pas de les faire entrer ici, c’est de s’en occuper. S’il n’y a pas de travail, s’ils n’arrivent pas à nourrir leurs enfants, s’ils se sentent comme des citoyens de deuxième zone, vaut mieux les laisser mourir là-bas. Les hôpitaux psychiatriques et les prisons du Québec sont bondés d’Algériens ! »

Le filet social à renforcer, le souci des autres à cultiver, la solidarité à mettre en action : l’arrivée de Bashir dans cette société révèle non seulement les épreuves de l’intégration, mais aussi les défis auxquels sont confrontées les institutions québécoises, et en particulier l’école. « C’est une pièce sur le poids démesuré qu’on fait reposer sur le système scolaire, à une époque où on commence chaque année scolaire avec moins d’argent que l’année précédente », juge-t-il.

 

Le Bashir de Rabah

Rabah s’emballe en me décrivant les transitions dans le texte. Monologue oblige, Bashir s'adresse à un élève invisible, puis se parle à lui-même, retourne à l’élève, puis subitement se met à parler à sa fille décédée. Ces transitions, s’il les a travaillées des heures durant avec son metteur en scène, il les connaissait déjà. Rabah atterrit sur les planches en ayant parcouru ces chemins-là.

Jouer Bashir, c’est « avoir de la tenue ». Quand Bashir se fait renvoyer par la directrice de l'école, il reste honorable. Quand un juge lui dit non, il reste digne. « Avoir de la tenue, c’est ne jamais donner l’occasion de se faire critiquer. » N’est-ce pas là la condition de l’homme racisé — de facto suspect, donc tenu à l’irréprochabilité ? L’Arabe marche sur un perpétuel fil de fer. S’il vacille, la dégringolade peut être rapide, et tragique. « Bashir fait continuellement des efforts. Des efforts face aux élèves, des efforts face aux professeurs, des efforts face à la directrice. » Avoir de la tenue est une éthique que Rabah connait, l’ayant apprise de son père. Cet ancien professeur d’université est arrivé au Québec bardé de diplômes; pourtant, il n’a jamais réussi à renouer avec son métier, ni avec son statut social. « Mon papa a dû donner des cours à des enfants de riches. Mais il a toujours gardé la tenue. »

 

L’émerveillement

Rabah aborde ses débuts dans le monde du théâtre avec reconnaissance : « Je sais la chance inouïe que j’ai de rentrer dans ce milieu, et avec cette pièce. On m’a donné une chaussure à ma pointure. » Il n’impute pas cette occasion de faire du théâtre à son seul talent. « Le talent, c’est ce qui va faire que le metteur en scène sera content. Mais le premier contact, la rencontre, ça, c’est l’oeuvre de la chance, ou du karma, ou appelle ça comme tu veux. Chacun donne une explication à sa vie. Moi je crois que la chance fait partie intrinsèque de la mienne. »

L’arrivée de Rabah au théâtre marque un autre (re)commencement. En préparant la pièce, il a retrouvé le gout de la scène musicale. Sous le pseudonyme de Le R, il fera paraitre un EP cet automne. « Les thèmes ont changé depuis Latitude Nord, mais une chose demeure : les premiers titres, je les sors pour le street cred. » Le R s’adressera d'abord à la rue et au monde du rap, pour s'y tailler une place à nouveau. « On te donne pas ton ticket. Tu dois refaire la file. »

Rabah s'empresse de préciser que sa priorité, c’est la pièce. « J’espère être à la hauteur de ce qu’attend l'auditoire, et surtout de ce qu'attend Sylvain. Mais c’est terrifiant. Il a beau s’être fait rassurant, ultimement, je suis seul sur scène. Je suis encore comme j’étais chez Denis : fragile. J’aime arriver comme ça, anxieux. Ça me fait mal, mais c’est ce que j’aime. »

Maintenant qu’il y a gouté, souhaite-t-il continuer au théâtre ? « Je le souhaite, oui, mais je ne peux pas avoir cette arrogance. Je suis encore à l’essai. »