Je suis aussi une plante d'ombre

Nicolas Lévesque, psychanalyste, écrivain et éditeur

Fragments sur le mensonge

« N’y a-t-il pas en politique quelque chose comme un mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai ? ». Cette question, qui doit bruler aujourd’hui les lèvres de tous nos politiciens, Platon la posait déjà, il y a plus de deux siècles. Le mensonge peut-il être noble, peut-il être plus vrai que la vérité ? Dans Jean dit, nouvelle création de l'auteur Olivier Choinière, le personnage principal fait le pari d’utiliser la vérité comme arme de ralliement massive. Mais quelle vérité ? La fonction sociale du vrai et du faux serait-elle la même ? Le psychanalyste et écrivain Nicolas Lévesque nous livre ses réflexions sur le sujet.

 


Dangereux

L’accès sans filtres sociaux au réel, c’est la folie ou la mort. S’il n’y a pas de vérité, il faut apprendre à bien mentir, à mentir bien, à mentir mieux que les menteurs pervers professionnels. Dans une scène à la fois très hollywoodienne et extrahollywoodienne, Jack Nicholson, jouant un général de l’armée, casse littéralement, sort de son personnage et répond en hurlant à Tom Cruise, avocat : « You want the truth ? You can’t handle the truth ! » La vérité, ultimement, est insupportable, elle est toujours trop, impossible à contenir. Ceux qui cherchent l’essence de la vérité ou l’essence du mensonge sont soit aussi cutes que des enfants qui croient encore au père Noël, soit dangereux. Seules la fabrication de la vérité et la formation du mensonge sont des réalités à connaitre. La naissance des choses est ce qui compte. Il y a donc un mensonge premier, fondateur, ce mensonge créateur qui est la naissance d’une réalité fabriquée pour l’entendement humain par l’intermédiaire d’un système de représentation. Je mens comme je respire : voilà la condition humaine. Toute réalité nait donc pour l’humain par le biais d’une métaphore, d’un transport dans un autre monde par lequel le monde même devient à la fois accessible et irrémédiablement perdu. Il en est ainsi et l’histoire de la pensée occidentale est le long déni de cette perte. Chacun de nous est, de naissance, l’animal artiste, même quand il croit ne pas danser, ne pas chanter, ne pas jouer la comédie, ne pas mentir. C’est pourquoi nous sommes si cutes. Ou dangereux.

 


Vital

Au temps du spectacle total, totalitaire, le besoin de scènes libres, d’écrans libres est devenu vital, à défaut d’être viral.

 


Guillotine

La pensée ne se sépare pas de son contexte. Les Lumières ont été en leur temps liées à une résistance, au combat pour les droits individuels, la séparation des pouvoirs politiques et religieux, la création de ce que l’on appelle aujourd’hui l’espace public. Elles ont grandement influencé la lutte pour l’indépendance des États-Unis et la Révolution française. Mais les Lumières ont changé, elles sont le nouveau pouvoir. Elles portent en elles un vieux blocage : le clivage entre l’esprit et le corps, la raison et les passions. C’est tout l’un, tout l’autre. Le masculin ou le féminin. Comme une peur phobique de la contagion, du mélange des genres. Des corps niés, méprisés. Ou des têtes qui roulent. L’image de la guillotine me hante comme le plus grand et le plus vieux mensonge de l’histoire occidentale : séparer la tête du corps et du coeur. Le capitalisme n’est pas né sur n’importe quel terreau. C’est une autre histoire de tête, de tête coupée du coeur et du désir. Notre corps social est clivé, schizoïde, moitié machine économicorationnelle, moitié party-poule-pas-de-tête et divertissement-guimauve-pour-écervelés. Il est grand temps de remettre nos têtes sur nos épaules, que le sang de nos coeurs circule à nouveau dans tous les replis de nos cerveaux. Make our hearts and our minds great again. 

 


Puceau

Petit potin explosif : un des pères fondateurs du néolibéralisme, Adam Smith, philosophe majeur des Lumières, penseur à la fois d’une morale puritaine du contrôle des émotions, de l’individualisme et de la main invisible du marché, serait mort puceau. (Je laisse ici le temps au lecteur d’intérioriser l’importance de ce détail dans sa compréhension du monde sur plusieurs siècles.)

 


Postvérité

Les tyrans ont toujours eu le sens du spectacle. Scotchés, nous ne pouvons éviter de regarder le grand cirque, avec la jouissance coupable de trouver que la fin du monde, c’est quand même un bon show. La nuance entre le scandale des commandites et Les Sopranos s’est effacée. L’ère de la postvérité a commencé depuis toujours, mais il est vrai qu’une limite supplémentaire a été transgressée chaque fois, de Reagan à Bush à Trump. La manipulation médiatique est devenue l’arme de destruction massive de notre ère. Si la morale moderne ne permet plus l’usage visible de la force à l’endroit d’autres hommes blancs – pour le reste, ça semble permis –, le lavage de cerveau du spectateur est le nouveau fusil sur la tempe du citoyen dans l’isoloir. Une démocratie réelle, ce serait donc, ultimement, un état intérieur, la liberté d’esprit qui existe avant, pendant et après une campagne électorale. Ce qui veut dire que tout ce qui libère l’esprit de l’emprise du spectacle ambiant est politique. Je répète : tout ce qui libère l’esprit de l’emprise du spectacle ambiant est politique. Je dis ça de même.

 


Protecteur

Si l’on peut soi-même se couper des projecteurs et du regard de l’autre, il est également possible de le faire pour les autres, de les mettre à l’ombre. Par un certain type de mensonge, il est possible de protéger l’autre, de le prendre sous son aile. Un mensonge protecteur existe.

 


Rires en cannes

Je ne lève pas le nez sur le divertissement. Je planche fort sur la médiation culturelle, comme écrivain, comme éditeur aussi. Je suis bon public. Je ne suis pas snob. Je crois profondément à la diversité de l’offre culturelle et à l’hybridation du high et du low art. Mais il n’y a justement plus assez de diversité, presque plus d’hybridation. Et le coeur me lève lorsque je me rappelle qu’un pouvoir pervers monte le son des rires en cannes pour que je n’entende plus le cri de l’injustice.

 


Ombre

Il existe dans ce monde qui veut tout voir et tout savoir, dans ce monde des Lumières totalitaires et des spotlights de l’Interrogatoire, un type de mensonge méconnu : le mensonge séparateur, celui qui permet de mentir pour se cacher, tout simplement. Par-delà bien et mal, le besoin de se mettre à l’ombre, de vivre par moments à l’abri du regard de l’autre. Ils ne pourront plus tout voir, tout savoir de moi. Je suis aussi une plante d’ombre. J’existe en leur échappant, par cette échappée. Les êtres d’une grande sensibilité, qui ne peuvent s’empêcher d’absorber le monde comme une éponge, ont davantage besoin de ce type de mensonge. Vivre comme des hostas. Rien d’évitant, de pervers ou de narcissique ici, juste la nécessité d’exister par soi-même, sans témoins, en congé de la représentation.

 


L'orient

Si je connaissais avec suffisamment d’intimité l’inconscient du Moyen-Orient et celui de l’Orient – rien ne dit qu’ils sont réellement séparés, je dis ça de même – , je me pencherais sur leurs refoulés et leurs symptômes. Mais j’en ai déjà plein les bras avec l’Occident, dont l’angle mort pourrait se résumer ainsi : l’oubli du fait que le soleil brule. Une tendance à se mettre à nu, à se dévoiler, à ne pas voir que la lumière, au-delà d’une certaine limite, passe de ce qui révèle et de ce qui fait grandir à ce qui blesse, brule et détruit.

 


Pornoccidental

Le climat sociopolitique actuel peut donner le gout de l’anarchie, le gout de tout décapiter, de devenir contre toute forme d’autorité, de laisser se défaire en soi la possibilité d’un lien de confiance. L’absence full cool d’autorité laisse toutefois rapidement la place à une domination bien pire, à la loi de la nature, au réel impitoyable de la jungle, à la loi du plus fort, au capitalisme sauvage. Le rêve de la liberté absolue devient rapidement cauchemardesque, les fantasmes à droite d’une société civile sans État, à gauche d’une démocratie directe, ailleurs d’informations 24 heures en direct, de culture directe (sans critiques, sans intellectuels, sans institutions culturelles) ne sont que de nouveaux avatars du vieux fantasme phallophilosophique de voir la vérité toute nue. Sans intermédiaires. Sans voiles. La haine des voiles est vieille et profonde dans l’histoire occidentale. Pendant que vers l’Orient on drapait les femmes, on déshabillait les modèles grecs. À leurs pieds, les drapés tombés. On voulait tout voir, tout savoir. Le long drame du savoir est de rester encore sous l’emprise de ce voir depuis si longtemps. L’Occident est une culture de l’oeil. « Pornoccidental », voilà le mot qu’il me fallait inventer aujourd’hui.

 


Surprotection

Freud croyait que la conscience humaine était un ensemble de mensonges nécessaires à la vie en société. Ne serait-il pas too much de connaitre les vraies motivations inconscientes de tous les gens avec qui nous sommes en relation tous les jours ? Ce serait invivable. La vérité est invivable. Elle est comme le soleil, impossible à fixer des yeux. Comme les étoiles, inhabitables. Freud nous met toutefois en garde contre la surprotection. Bien que le mensonge et l’illusion soient notre condition humaine, il importe de s’exposer à leur dévoilement en tant que mensonge, d’aller à leur rencontre, de bien connaitre ses mensonges singuliers (psychanalyse individuelle) et ceux de sa collectivité (psychanalyse collective incluse dans une éducation et une culture plus large). Voilà pourquoi un psychanalyste n’est pas un simple miroir ou quelqu’un de neutre ou de scientifique, mais quelqu’un qui a suffisamment connaissance de ses travers, de ses transferts pour pouvoir identifier dans le magma de ses émotions ce qui peut venir de l’autre. Il en va de même pour l’écrivain, l’intellectuel, l’artiste, le citoyen : connaitre suffisamment ses propres replis et ceux de sa société pour pouvoir identifier ce qui vient du réel, ce qui est une véritable rencontre et non une répétition, ce qui est un véritable évènement et non un autre tour de manège. Explorer ses propres mensonges et les illusions qui ont bâti notre monde, il n’y a que ça de vrai.

 


Alliage

On croit bien faire en séparant nettement, sur deux chaines, Mesmer et RDI. Et pourtant. Les adultes ont encore besoin d’être guidés, sécurisés, encore besoin d’appartenir. Un bon politicien (tel un bon prof, un bon écrivain, un bon artiste) s’adresserait à la fois aux tripes et à l’intelligence. Pas l’un ou l’autre. Le populiste est un mauvais politicien, il ne s’adresse qu’à l’enfant en nous. Mais le politicien qui ne s’adresse qu’à l’adulte, qu’à la raison, à l’information, est aussi un mauvais politicien qui connait mal l’être humain. Depuis toujours, le savoir est indissociablement lié à autre chose que lui : le pouvoir, la séduction, les émotions, la croyance. Il faut réussir cet alliage au lieu de rêver de l’épurer. Bien mentir en politique, ce serait parler à toutes les dimensions du citoyen en tant qu’être de pulsions (de séduction, d’appartenance, de connaissance, de sécurité, d’identité, de destruction). Ce serait ne pas forcer une de celles-ci à dominer les autres. Un bon politicien, c’est celui ou celle qui saurait parler à la fois à l’adulte et à l’enfant en nous, qui ne refuserait pas le transfert et qui n’en abuserait pas. Machiavel remix.

 


Galaxie

Le mensonge est un monde en soi, une galaxie complexe, qui excède le cas des politiciens menteurs, ces petites étoiles froides qui tournent sur elles-mêmes. Nous ne sommes pas des anges, nous avons tous menti, un jour ou l’autre. Si nous avons, enfant ou adulte, dit des mensonges qui n’ont eu aucune conséquence, certains de nos mensonges ont pu blesser les autres. On pourrait les qualifier de mensonges narcissiques, des manières de tricher en photoshopant notre image aux yeux des autres. On ment souvent en raison d’un dédoublement intérieur, notre Moi s’étant clivé en deux, comme un visage à deux faces : le Moi honteux et le Moi glorieux, deux vases communicants qui éclipsent la possibilité d’un Moi réel, d’un Moi good enough, c’est-à-dire l’intériorisation de regards justes, non complaisants, mais accueillants envers soi. Il existe aussi des mensonges de l’évitement qui témoignent d’une coupure intérieure, de la dichotomie entre un Moi-douleur et un Faux-self. Le mensonge fonctionne alors comme une fuite, un moyen de s’anesthésier, de s’éloigner de sa douleur profonde en s’éloignant de soi. Le mensonge pervers narcissique va plus loin, il est plus sombre et destructeur. Jekyll et Hyde. Issu des mêmes sources – la blessure narcissique, l’image honteuse de soi –, il se prolonge toutefois dans la nécessité d’une emprise sur l’autre. C’est le mal par lequel on fait du mal de manière planifiée, en privé ou, pourquoi pas, en s’organisant politiquement. L’emprise intérieure, qui serre le coeur dans un étau, ne peut alors s’empêcher de faire subir la même emprise à l’autre. Pris, je te prends. Coincé, je te coince. Terrifié, je te terrorise. C’est la fascination de voir et revoir dans les yeux des autres le regard innocent d’avant le trauma, ces pupilles qui ne connaissent pas encore la trahison, cet oeil vierge encore habité par la confiance en l’autre, par une tache aveugle qui dort en soi comme un enfant. Revivre à répétition, par le détour de l’autre, le moment de la cassure de son âme, comme une sidération, le portrait de sa propre mort, gelé dans le temps.

 

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »
- René Char, Feuillet d'Hypnos