Crédit: Ulysse del Drago

Édito : (É)Changer le monde

Sylvain Bélanger, rédacteur en chef du 3900, directeur artistique et codirecteur général du CTD'A

Nous sommes dans ce monde globalisé qui bouleverse nos cultures, nos économies, nos politiques. Face à une mondialisation libérale qui selon Édouard Glissant, « massacre les peuples » et « uniformise les cultures », cet auteur et penseur martiniquais plaide plutôt pour une vision du monde en terme d’échanges.

« Toutes les cultures, toutes les civilisations se sont bâties, jusqu’ici, sur la notion de territoire, qu’il faut conserver et étendre. C’est l’origine des colonisations. Dans le monde actuel, cette notion de territoire dont on considère légitime l’extension par voie de conquête, s’effrite. Les oppressions n’impliquent plus nécessairement des occupations de territoires. Les territoires sont de plus en plus fuyants, instables, déréglés. De nombreuses communautés (…) ne peuvent donc supporter que l’identité puisse évoluer en se mélangeant, en se confrontant à la différence. C’est pourquoi nous assistons aujourd’hui à un redoublement de violence. »

En lisant cet entretien d’Édouard Glissant, je reconnais trop bien le monde dans lequel je vis. Chaque mois, un nouvel attentat nous rappelle malheureusement que le mélange, la différence et l’émancipation dérangent. Certains fanatiques en font régulièrement la preuve de façon spectaculaire. Dans d’autres cas, ce malaise est plus subtil, mieux dissimulé. Dans nos sociétés comme chez les individus.

Quand il est question de culture, il est souvent question de domination, de territoire. « Ma culture finit là où la tienne commence. » « La culture des uns s’arrête là où commence celle des autres. » C’est comme la liberté. Et ensuite le dominant se replie sur lui-même, son silence est satisfait, et son ignorance et son mépris ne sont jamais bien loin... Ou bien c’est une culpabilité face au dominé qui le poussera au repentir, à la réparation. Pour autant qu’on ne lui enlève pas ce qu’il a historiquement gagné... Pendant ce temps, le dominé résiste, souvent silencieusement lui aussi. Parfois il parle, réclame. Et quand il en a la chance, il donne à voir une autre histoire du monde.

« La mondialisation, comme phénomène, s’installe, avec ses aspects négatifs. La libéralisation des marchés n’est pas autre chose qu’une entreprise de massacre des peuples. » On pourrait ajouter que les premières victimes en sont souvent les femmes, les minorités et ceux qui portent les combats d’émancipation des individus ou des peuples.

La mondialisation a eu comme effet de donner davantage de place au plus fort, à « l’assimilateur ». Certains peuples sont encore aujourd’hui au service de la richesse des autres. C’est la nouvelle forme d’esclavage. Les composantes de nos téléphones portables, extirpées de mines exploitées dans des conditions inhumaines, nous le rappellent... C’est notre paradoxe : nous cautionnons par nos gestes ce que nous dénonçons pourtant dans nos discours.

« La loi du profit tue autour de nous les arbres, les fleuves, les forêts, et par conséquent les humanités. C’est seulement un imaginaire du monde qui nous permettra de lutter contre les aspects négatifs de la mondialisation. »

Plus proche de nous, de façon plus subtile, et malgré une ouverture progressive des Québécois, je me demande jusqu’à quel point les anciennes dominations résistent ici, s’accrochent. En politique comme en culture.

« Je peux, individuellement ou collectivement, changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer pour autant »

Ce qui me plait dans la conception de l’échange, c’est qu’il y a considération de l’un et de l’autre. Et j’aime cette idée de la considération pour contrer les dynamiques de domination.

Dans ce numéro annuel, nous avons privilégié les dialogues et les rencontres : Rabah et Miriam, Alexia et Yvette. Marianne, Rachel, Marie-Claude, Marie-Ève, Fanie et Gabrielle, nos artistes de la salle Jean-Claude-Germain, échangent sur le corps de la femme comme objet de discrimination. Sarah observe ce que subit le corps au travail dans l’économie mondialisée. Il sera question de ce qui nous relie dans le concept de responsabilité sociale dans son projet, comme dans celui d’Alexia. Tout au long de la saison, nous avons privilégié justement l’échange entre artistes de différentes communautés : Olivier et ses acteurs issus de notre diversité culturelle, Mani et ses auteurs métis et autochtones, Rabah et moi.

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

On peut facilement faire au théâtre ce qu’on imagine pour un espace plus grand. « Nous pouvons agir dans l’instant, dans le lieu, mais nous ne pouvons prédire ce qui va se passer dans le monde. »

Mais comment alors le théâtre peut-il dénoncer les systèmes usés qui ont créé bon nombre d’injustices et de discriminations, tout en racontant la suite du monde ? Comment ne pas carrément reproduire ce qu’il dénonce ?

Bon nombre d’artistes se posent aujourd’hui la question.

Il nous faut proposer une alternative à cette histoire des dominations. Par l’échange. Et je me dis que les héros d’aujourd’hui sont sans doute ceux qui l’initient dans la réalité.

 

Les citations sont extraites d’un entretien avec Édouard Glissant, réalisé par Rosa Moussaoui et Fernand Nouvet publié le mardi 6 février 2007 dans L'HUMANITÉ (France)

Édouard Glissant (1928-2011) est un écrivain, poète et philosophe martiniquais. Souvent classée parmi les théories du postcolonialisme, la pensée de Glissant est irréductible à une école ou un courant fixe, ayant toujours redéfini les modèles d'une vision du monde en quête de son mouvement. Les valeurs poétiques et politiques d'Édouard Glissant favorisent le métissage et toutes les formes d’émancipation, une réflexion autour d'une poétique de la Relation, celle des imaginaires, des langues et des cultures.