Crédit: Audrey Malo

Anxiété(e)

Roxane Cadillon, travailleuse en communication, étudiante en gestion dans les entreprises culturelles

En 17/18, ce sont 6 femmes, issues de la même génération mais pourtant bien différentes, qui occupent la salle Jean-Claude-Germain. Face aux fortes parentés entre les 4 projets portés par ces artistes, nous les avons réunies pour une réflexion commune sur l’anxiété, le rapport au corps et la résilience.

 

Rachel Graton
Rachel Graton entame sa résidence avec La nuit du 4 au 5, prix Gratien-Gélinas 2017. En tant qu’auteure, elle s’inspire des gens qui trouvent la force de se refaire une vie, ceux pour qui les épreuves sont des occasions pour recommencer, pour se réinventer. Cette démarche profondément humaniste s’accompagne d’une recherche formelle sur l’écriture théâtrale particulièrement réjouissante. Elle est également connue du grand public pour ses nombreux rôles au cinéma, à la télévision et au théâtre.

Marianne Dansereau
Nouvelle artiste en résidence, Marianne Dansereau est une jeune auteure très active ! Lauréate du prix Gratien-Gélinas en 2015, elle travaille son théâtre comme on polit un objet précieux. Cet objet pour elle, c’est ce petit point de friction qui se situe entre la sphère privée et publique des gens, ce qu’ils devraient garder pour eux, mais qu’ils lancent à la face de l’autre. L’authenticité de son écriture réside dans une forte assurance et dans la franchise de ses personnages décomplexés, truculents et directs.

Fanie Demeule
Fanie Demeule est une jeune auteure détentrice d’une maitrise en recherche et création littéraire de l’Université de Montréal. Son écriture s’inspire de son vécu et se caractérise par une grande sensibilité. Elle a écrit son premier roman par impératif : revenir sur une période sombre de sa vie pour enfin passer à une autre étape. Son expérience se transforme en un texte vibrant et poétique malgré la dureté de la réalité dont il parle, tandis que ses peurs se mutent en force de création.

Gabrielle Lessard
Diplômée de littérature et d’interprétation, Gabrielle Lessard a rapidement mis en scène ses propres textes. Artiste n’ayant pas froid aux yeux, elle s’intéresse à des enjeux sociaux importants et clivants, s’inspirant souvent d’essais sociologiques auxquels elle donne un souffle littéraire. Alors que sa première création utilisait la forme poétique, sa deuxième se tournait vers la dystopie. Avec Déterrer les os, elle s’attelle pour la première fois à mettre en scène les mots de quelqu’un d’autre.

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent
Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent sont autrices et créatrices du Théâtre de l’Affamée. Ces deux artistes s’inscrivent et s’investissent dans un (re)nouveau du théâtre féministe/féminin. Elles créent des personnages complexes et riches qu’on peut identifier en dehors du mode binaire des genres, elles s’interrogent sur la normativité et ouvrent la porte à de nouvelles possibilités. Des autrices qui confrontent leur regard décomplexé sur le monde, qui font de leur engagement un moteur de leur art, deux jeunes femmes qui prennent la juste place qui leur revient dans le paysage théâtral.

 

La première à s’asseoir face à moi autour de la grande table à géométrie incertaine est Marianne Dansereau. Jeune dramaturge et toute nouvelle artiste en résidence au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, elle est l’auteure de la pièce Savoir compter qui remet en question une certaine idée de la morale et explore un amour maudit. Elle accueille chaleureusement ses contemporaines et amies Gabrielle Lessard et Fanie Demeule à leur arrivée. Les trois artistes collaborent cette saison à une adaptation du premier roman de Fanie, Déterrer les os, sur la résistance d’une anorexique au travers de la maladie. Nos trois dernières invitées, Rachel Graton, Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, font également leur entrée au CTD’A à titre de résidentes. La première a reçu le prix Gratien-Gélinas 2017 pour son texte La nuit du 4 au 5, qui retrace la résilience d’une victime d’agression sexuelle et son parcours pour remonter le fil des évènements. Pour la pièce Chienne(s), le duo Marie-Ève et Marie-Claude a écrit à quatre mains la révolte silencieuse d’une travailleuse autonome qui choisit de s’enfermer chez elle pour remonter le fil de ses angoisses.

Si nous souhaitions les réunir aujourd’hui, c’est parce que les liens entre leurs textes sont riches. Les héroïnes anxieuses de ces 4 créations en devenir témoignent si bien de notre époque qu’on les imagine facilement instruments d’un plus grand dessein. Une génération, 6 femmes bien différentes et pourtant des sujets qui s’enlacent et se répondent sur cette ligne inévitable de vies féminines troublées par l’anxiété.

D’entrée de jeu, je ne peux m’empêcher d’oser une corrélation prévisible et périlleuse entre féminin et anxiété, puisqu’elle toucherait les femmes plus que les hommes.

« L'anxiété est indissociable des discriminations et de l’individualité » avance Marie-Claude St-Laurent. Elle sera vécue différemment en fonction de la discrimination que l’individu subit, ici celle vécue par les femmes, et à l’inverse des divers privilèges dont il dispose. Ainsi, il est fondamental de se positionner en étant conscient que notre perspective est influencée par notre condition privilégiée, nord-américaine, blanche.

Pour autant, il est important de ne pas omettre les préjugés que subissent les hommes quant à la représentation de leurs sentiments. « J’ai souvent remarqué dans mon environnement la présence de tabous quant au droit des garçons à être fragiles. Ils auraient tendance à cacher leur tristesse et leur anxiété tandis que leurs épisodes colériques et d’indignation seraient tolérés, ajoute Rachel Graton. J’ai l’impression que c’est parce que nous, on se donne plus le droit de parler, qu’on accepte mieux le fait que les filles soient anxieuses. »

La discussion s’étend et avant d’en perdre le fil, je m’attarde à souligner un lien – autre que le genre – qui nous réunit toutes à cette table : notre génération. Tout en reconnaissant le caractère intemporel de l’anxiété, ce trouble est-il plus présent à notre époque qu’à celle de nos parents et grands-parents ?

« C’est peut-être plus une question de vocabulaire, commence Rachel. Même si notre milieu social et notre niveau d’éducation régulent toujours plus ou moins nos façons de la juger, soigner sa santé mentale est aujourd’hui plus accepté et elle est donc plus souvent évoquée qu’elle ne le fût par le passé. »
« Je me trompe peut-être, mais je pense que ça va de mal en pis plus nous prenons conscience de l’avenir incertain de notre espèce avec le réchauffement climatique. »
propose Marianne.
« Je pense que les générations passées avaient plus tendance à aller de l’avant, en se préoccupant moins d’une réalité qui leur paraissait peut-être plus lointaine. Nous, avec toute l’information dont on dispose, on n’a plus vraiment le choix de réaliser ce qui passe. » ajoute Gabrielle Lessard. Pour elle, c’est plutôt le fait de se poser les bonnes questions qui stimule l’anxiété. Et elle illustre brillamment son propos en citant la célèbre maxime de René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».

Et qu’en est-il de la relation entre l’anxiété et notre société de productivité ? L’obligation sociale d’être constamment actif entraine-t-elle un sentiment de culpabilité et de honte ? Pour Rachel, le plus étonnant est la tendance qui fait la publicité d’une vie saine, détendue et épanouie. « Cette promotion continue d’activités - le yoga, le sport, les spas ou la nourriture saine - est assez paradoxale puisqu’on nous demande de créer des cases dans nos agendas pour y inscrire : prendre soin de soi. » Même nos loisirs répondraient donc à ce devoir tacite de productivité. Pour les auteures, les réseaux sociaux sont l’un des générateurs les plus efficaces de la honte de n’en faire pas assez. Puisque les individus ont tendance à s’y surexposer, à exacerber les côtés positifs de leur vie et à cacher au plus profond les moments difficiles, le sentiment d’inachèvement n’en est que décuplé. Dans Déterrer les os, la narratrice est jugée pour ce qui est considéré comme de l’égocentrisme et un manque de motivation. « Souvent on entend ça sur les troubles alimentaires : elle ne se donne pas la peine de s’aider, elle est ingrate, elle est égocentrique. Même chose pour les troubles anxieux. J’ai l’impression que ce jugement vient casser l’empathie aussi avec toutes les autres choses qui se cachent dans les préjugés. » ajoute Fanie Demeule. L’individu aurait ainsi la responsabilité de son bonheur, ou du moins de son non-malheur, en gérant ses émotions avec autonomie.

Il est aussi question de la distinction entre réel mal-être et exposition narcissique de la souffrance, l’un n’excluant pas nécessairement l’autre. Pour Gabrielle Lessard et Marianne Dansereau, il y a quelque chose de commercialisable dans la souffrance et une certaine complaisance dans le mal-être sur les réseaux sociaux. Ce questionnement soulève des réactions vives chez nos auteures et anime le débat autour de la table. « Cette conversation montre à quel point c’est important de démystifier ces troubles anxieux. » dit Marie-Claude St-Laurent.

Il est pour elle de notre responsabilité collective d’avancer vers une acceptation de l’expérience humaine plutôt qu’une condamnation de la souffrance. Chose à laquelle nous adhérons toutes et de bon coeur.

Les laborieuses recherches entreprises sur le sujet par Marie- Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot dans leur processus de rédaction de Chienne(s) nous entrainent vers la question de la médication :

« On s’est beaucoup questionnées sur la médicalisation du ressenti. Comme beaucoup plus de femmes souffrent de troubles anxieux, cela engendre aussi beaucoup de femmes médicamentées. C’est souvent la première et la dernière solution qu’on prescrit, sans prendre en considération l’individualité de la personne et les alternatives possibles. » précise Marie-Ève Milot.
« Et il y a quelque chose dans le diagnostic qui enlève de l’importance à l’expérience humaine, répond Marie-Claude St-Laurent. Les gens parlent des malades à leur place. »
« C’est quelque chose qui arrive aussi à ma narratrice. Comme elle n’entre pas dans les standards de sous-poids caractéristiques de l’anorexie, elle est systématiquement renvoyée dans son silence, jamais prise au sérieux dans sa maladie. »
conclut Fanie Demeule.

Un autre fil rouge relie toutes les héroïnes : chacune d’elles fait l’expérience, à un moment dans son récit, de l’agression ou de la peur de l’agression.

Marianne nous fait alors une révélation qui nous laissera pour la plupart sans voix : « Mon spectacle commence avec la longue tirade crue et obscène d’un gars qui cruise une fille dans une file d’attente. Ça dure trois pages, noires de texte. Et tout est vrai. (...) Certaines phrases ont été dites par un ami et c’est un bon gars ! D’autres par un monsieur dans la rue... Ce que je veux dire, c’est que la misogynie est partout. »

Elle utilise en effet cette qualité de « rapporteuse » pour dénoncer la misogynie la plus condamnable selon elle : l’insidieuse, la généralisée, le sexisme ordinaire. Devons-nous le rappeler : un rapport du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (Paris, 2016) estime que 100 % des femmes ont fait ou feront l’expérience du harcèlement sexuel dans les transports en commun dans leur vie.

Marie-Ève Milot souligne que même si une femme n’a pas vécu d’agression à proprement parler, il est irrévocable qu’elle porte en elle la peur d’en être un jour victime. Elle a été conditionnée à être responsable de sa sécurité. De plus, au fil des récits et des expériences rapportés par d’autres victimes, des normes se créent et viennent définir les situations dans lesquelles une femme se considère victime et celles dans lesquelles rien d’anormal ne serait arrivé. C’est ce qui se passe dans Déterrer les os où la narratrice ne revient pas une seule fois sur une agression pourtant bien réelle et terrible. Face à des situations qui ne correspondent pas aux modèles que nous connaissons, mais qui sont néanmoins bien réelles, il y a le danger d’ignorer leur potentiel malaise. Nous sommes bien loin d’une conscientisation totale de toutes les formes que peuvent prendre les agressions. « Il est fondamental d’éduquer nos enfants pour qu’ils comprennent les limites des jeux de séduction, qu’ils soient capables de détecter le consentement du non-consentement et qu’ils arrivent à comprendre les codes qu’ils envoient à autrui. » rappelle Rachel Graton.

De la même manière, il faut conscientiser les individus à l’éventail de formes que peuvent prendre l’anxiété, les épisodes dépressifs ou les troubles alimentaires, apprendre à être plus empathique, redonner du crédit à l’expérience humaine individuelle et unique, écouter sans toujours chercher à la comparer à notre propre existence.

Comment vivre avec ? C’est la question que les auteures soulèvent quand nous en venons à parler de résilience. Que ce soit pour combattre un épisode anxieux, un évènement traumatisant ou un trouble alimentaire, les personnages de cette saison à la salle Jean-Claude-Germain s’érigent en véritables guerrières. Les unes décident de se défendre, de survivre grâce à leur cri, les autres s’isolent, s’enferment dans des fantasmes, ou tâchent de contrôler leur environnement en domestiquant leur corps. Mais toutes cherchent hargneusement à retrouver leur essence, la petite flamme qui les stimulait de l’intérieur pour reprendre le cours de leur vie. Le saviez-vous ? Le mot résilience signifie aussi la propriété d’un matériau à reprendre sa forme initiale après avoir été transformé. C’est en faisant ce travail de retour sur elles-mêmes que les héroïnes parviennent, à leur façon, à retrouver cette essence. C’est en se rappelant quelle était sa vie d’avant que l’héroïne de La nuit du 4 au 5 libère sa mémoire et reprend sa route vers son avenir. Car, pour Rachel, la pulsion de vie peut surmonter la douleur d’un épisode traumatisant. C’est en se rappelant l’amour et le désir de s’unir que le personnage de Q-Tips garde espoir dans Savoir compter. Car pour Marianne, croire en l’amour c’est croire en la beauté dans l’autre, c’est croire en sa capacité à transcender la petitesse de l’être humain et garder l’espoir d’un monde meilleur. Dans Déterrer les os, c’est par une prise de parole que la narratrice se découvre une lucidité qui s’avère salvatrice. Car pour Fanie Demeule, c’est la narration d’une expérience intime qui entraine la volonté personnelle de guérir. Enfin, c’est par le pouvoir de l’art que la trentenaire de Chienne(s) découvre un espace où l’empathie est encore possible. Car pour ses auteures, s’il y a de l’espoir quelque part, c’est bien ici.

illustration : Audrey Malo, site internet