Crédit: Jérémie Battaglia

6 questions à Sarah Berthiaume

Sarah Berthiaume, auteure, et Sylvain Bélanger, codirecteur général et directeur artistique du CTD'A

À chaque édition du 3900, un artiste se prête au jeu des 6 questions posées par le directeur artistique Sylvain Bélanger. C’est l’occasion d’approfondir certaines réflexions mais surtout de vous donner accès aux mécanismes et questionnements qui se cachent derrière l’écriture ou la mise en scène d’une oeuvre de théâtre.

L’auteure Sarah Berthiaume, dont chaque texte pose un regard perçant sur des enjeux contemporains, s’attaque avec Nyotaimori au système économique qui transforme les humains en machines et les femmes en objets. Elle nous parle ici de ses inspirations pour l’écriture de cette pièce, de son expérience de comise en scène et de son rapport amour-haine au travail.

 

Tu as présenté les pièces Villes mortes, Yukonstyle et Selfie au CTD’A ces dernières années. Parle-nous de cet intrigant Nyotaimori dans ton parcours d’auteure.

À la base, Nyotaimori est une courte pièce que j’ai écrite il y a quelques années pour une soirée de lectures au Festival Zone Homa. Sarianne Cormier, qui orchestrait l’évènement, nous avait donné pour consigne de nous inspirer d’une usine montréalaise pour l’écriture. J’avais choisi les Tricots Main inc., une ancienne fabrique de sous-vêtements située au 6666 Saint-Urbain, à la frontière du quartier Mile-Ex que j’habitais à l’époque.

Je m’inspire presque toujours de lieux pour l’écriture de mes pièces. Ce sont eux qui s’imposent bien avant les thèmes, les répliques ou les personnages. J’aime particulièrement les villes déchues, les villages fantômes, les territoires inexplorés; j’aime me perdre en pensée dans leurs dédales et me les réapproprier en les poétisant. Avec cette soirée se présentait l’occasion d’explorer un autre type de lieu en déchéance : l’usine. Au lieu de construire la mythologie d’un espace géographique, il me fallait inventer celle d’un espace de travail.

J’ai donc abordé l’usine de la même manière que je l’ai fait pour mes villes mortes : comme un territoire de l’imaginaire. J’ai installé des warp zones qui permettent de passer d’une usine à l’autre, d’un pays à l’autre et de faire se rencontrer, en mode onirique, ceux qui fabriquent les objets et celle qui les consomme.

Dans la version que nous présenterons cette saison, j’ai eu envie de poursuivre l’exploration en créant un triptyque qui aborderait aussi la nouvelle fonction de ce lieu dans nos vies. Car depuis que les industries les ont désertées, les usines ont changé de nature : elles sont devenues les endroits cool par excellence. Bureaux décloisonnés, espaces de coworking, condos, lofts, ateliers d’artistes; l’usine est passée de lieu d’enfermement ouvrier à lieu de liberté créatrice.

Mais qu’en est-il de cette liberté ? Existe-t-elle vraiment, ou n’a-telle pas elle aussi été récupérée par la culture entrepreneuriale… pour nous faire travailler plus ?

Nyotaimori est donc une pièce qui, en voulant parler des usines, s’est mise à parler du travail et de ses effets sur nos corps. Comme toujours, quand j’écris, c’est en voulant parler du contenant que le contenu est apparu.

 

Tu te lances dans la mise en scène avec ce projet, conjointement avec Sébastien David. Parle-nous de ce choix. Que désires-tu accomplir en te retrouvant maintenant dans la salle de répétition ?

Mes discussions sur le travail avec Sébastien ne datent pas d’hier. Lorsque nous étions colocataires, nous avions une citation en fond d’écran que nous adorions : « Stop the glorification of busy ». Nous utilisions ce petit mantra comme antidote à notre manie de nous plaindre constamment d’être débordés sans jamais ne rien faire pour changer la donne. La vérité, et nous le savions bien, c’est que ce « jus perpétuel », en plus d’assurer que nous puissions payer l’épicerie, était une manière de nous rassurer sur notre valeur. Les gens nous offraient du travail, nous étions désirés, donc tout allait bien. Nous plaindre d’avoir trop de travail, c’était une manière de nous targuer d’avoir du succès sans en avoir l’air : une petite vantardise déguisée en complainte. Le fait de créer conjointement ce spectacle avec Sébastien est aussi une façon de creuser ce rapport affectif au travail qui nous habite et nous intéresse depuis longtemps.

De plus, cette pièce me semble être l’occasion idéale pour commencer à expérimenter la mise en scène. Elle explore les effets de l’emploi sur notre corps : comment il le sollicite, le contrôle, l’aliène; comment il le transforme lentement en machine ou en objet. Bien que je puisse raconter ces procédés par l’écriture, il y a, dans les thèmes que j’explore, une matérialité et un rythme qui relèvent de la mise en scène et avec lesquels j’ai envie de travailler. Comment représenter le manque de sommeil, les tâches répétitives, l’occupation de l’espace mental par le travail ? Comment faire pour que l’usine soit non seulement le lieu dramatique de ma pièce, mais qu’elle influence aussi sa forme ? Comment cette oeuvre peut-elle, à l’instar des personnages, devenir une machine ? Je pressens que la dernière étape d’écriture du spectacle se fera dans la salle de répétition, avec le corps des acteurs qui seront eux-mêmes en train de travailler.

 

« Stop the glorification of busy »

 

Avec cette pièce, tu t’intéresses au système économique qui transforme les humains en machines et les femmes, en objets. Ces thématiques sont connues et récurrentes, mais tu les abordes avec une vision nouvelle et originale, parle-nous de ce parti pris.

J’ai une sensibilité pour les enjeux sociaux : injustices, inégalités, failles dans le système. Le politique se faufile toujours dans ce que j’écris, mais je résiste à aborder ces thématiques de manière frontale pour éviter de tomber dans un théâtre de la dénonciation ou de l’empathie. Je ne veux pas créer un texte qui aurait pour fonction première de décrier les abus du système économique ou l’existence de sweatshops dans des pays en voie de développement. Le style du documentaire – théâtral ou cinématographique – remplit ce mandat-là beaucoup mieux que toutes les fictions que je pourrais écrire. Pour moi, le théâtre n’est pas le lieu de la vérité, mais bien de la fable, de l’imaginaire, du fantasme. Il repose sur le pouvoir évocateur de la parole qui permet de tout faire dans une extraordinaire économie de moyens.

Pour cette pièce comme pour la plupart des textes que j’écris, je prends donc le parti pris du réalisme magique. (« Une manière de faire surgir l’onirisme ou le surnaturel dans un environnement réaliste avec un cadre géographique, culturel ou socioéconomique précis », selon Wikipédia.) C’est un genre qui me plait parce qu’il ne s’applique pas à reproduire le réel et qu’il célèbre la bâtardise. On peut y faire se côtoyer une multiplicité de tons, de genres, de conventions. Il permet aussi de faire surgir l’étrangeté et l’humour dans des contextes qui ne s’y prêtent pas forcément.

Avec Nyotaimori, je me suis amusée à trouver des éléments vrais à saveur surréaliste et à les superposer.

Dans ma pièce, on trouve donc :

  • des villes conçues comme des usines et des usines conçues comme des villes;
  • une entreprise qui fait la promotion de la congélation d’ovules pour ses employées;
  • un homme dont le métier est de caresser des voitures;
  • une femme qui embrasse la fonction de table à sushis;
  • des gens qui doivent coller leurs lèvres sur la carrosserie d’un pick-up pour le gagner.

En poétisant les effets du travail sur les êtres humains, la pièce souligne les dérives de ce système fêlé qui donnent lieu à une réalité ressemblant à de la fiction. Il en résulte des métaphores décalées, des images tordues qui proposent une vision élargie du réel, incluant une certaine part de mythe et de magie.

 

Le nom de Nyotaimori, d’où tu tiens ton titre, est une pratique japonaise consistant à manger des sushis sur le corps immobile d’une femme nue. Elle est davantage liée à un historique de la pègre là-bas qu’à une réelle tradition, et pourtant elle s’exporte puisqu’elle existe même ici, à Montréal et se vend comme activité de luxe, liée à des services d’escortes… En quoi t’inspires-tu de cette métaphore très forte et choquante pour nous parler du corps au travail, de la femme utilisée comme objet ?

Je pense que les humains-machines et les femmes-objets sont les deux pans d’un même système. On exploite des humains pour leur faire fabriquer des objets, puis on objectifie le corps des femmes pour mieux vendre ce qu’on a fabriqué. C’est la société de consommation qui s’empare de nos corps et qui, se faisant, nie notre humanité.

Dans ma pièce, je n’utilise pas la pratique du nyotaimori d’un point de vue culturel ou anthropologique, mais pour la force de la métaphore qui en découle. Pour moi, le nyotaimori n’est pas une manière de parler du Japon (où je ne suis jamais allée) ou des métiers du sexe (dont je ne connais pas grand-chose), mais d’aborder en une image forte et saugrenue le thème de l’objectivation du corps féminin.

La métaphore de la femme-table à sushis remplit aussi une autre fonction dramatique : parler du fantasme d’inaction qui habite mon personnage.

L’envie d’explorer ce drôle de fantasme remonte au temps où j’ai écrit la première version de Nyotaimori (l’époque où j’avais « Stop the glorification of busy » en fond d’écran.) J’étais tellement dépassée par mon rapport au travail que j’avais développé l’envie inavouable d’avoir un emploi aliénant. J’étais complètement obsédée par l’idée d’un travail simple et répétitif, un travail circonscrit dans le temps que je pourrais quitter le soir sans y penser, un travail d’ouvrière qui punch in et out. J’étais comme l’Irina des Trois soeurs de Tchékhov qui en vient à envier « l’ouvrier qui se lève à l’aube et va casser des cailloux sur la route. »

J’avais envie qu’à l’instar d’Irina et de moi-même, mon héroïne soit habitée par ce fantasme de grosse privilégiée. Je voulais aussi que ce désir la confronte en ébranlant son système de valeurs : elle refuse de se faire objectiver, mais ironiquement, trouve un espace de plénitude en remplissant la fonction troublante de table à sushis.

 

Tu poses la question suivante avec ton spectacle: « Les nouveaux modèles de travail (économie collaborative, télétravail, travail autonome) nous rendent-ils plus libres ou l’asservissement a-t-il simplement changé de visage? » Comment penses-tu y répondre, d’un point de vue personnel ?

Dernièrement, je lisais un article intitulé « Why ‘Do What You Love’ Is Pernicious Advice ». L’auteure y explique que le conseil « Fais ce que tu aimes » que nous considérons souvent comme un absolu a été récupéré par la pensée entrepreneuriale et donne maintenant aux patrons plus de pouvoir pour exploiter leurs employés. En effet : si être passionné est un prérequis à l’emploi, difficile de se plaindre de la charge de travail, par la suite…

L’article fait référence aux relations employeurs-employés dans un contexte d’entreprise, mais en le lisant, je me faisais la réflexion que c’était aussi vrai – voire davantage – dans le cas des travailleurs autonomes. On a beau être son propre patron, on n’est pas forcément plus indulgent. Au contraire.

Dans notre culture, travail et identité sont profondément liés. Mon travail est plus qu’un gagne-pain : c’est aussi ma contribution à la société, ce par quoi je me définis. L’écriture est à la fois mon travail, mon passetemps, ma passion. Normal, donc, que je ne compte pas les heures que j’y consacre. D’autant plus que les frontières entre travail et loisir sont de plus en plus floues. Mes collègues sont tous des amis; l’ordinateur sur lequel je travaille est celui sur lequel j’écoute des films le samedi soir; mon salon est mon bureau. Le travail s’immisce partout dans ma vie personnelle et vice-versa : j’interromps constamment mes séances de travail pour aller consulter Facebook et les autres médias sociaux.

Travail et loisir sont profondément fusionnés, ce qui donne forcément lieu à des effets pervers. Oui, j’ai la chance de faire ce que j’aime, mais je dois le faire constamment. C’est une arme à double tranchant.

 

Dans un document de présentation du projet, Sébastien et toi écrivez : «(…) nos corps qui passent leur vie… à travailler.» On y sent le cri du coeur de gens qui travaillent constamment. Parlons fantasme : si tu choisissais de consacrer davantage de temps à autre chose, à une autre passion, ce serait laquelle ? On rêve là…

La réponse qui me vient naturellement, c’est mon chum et mon nouveau bébé.

Mais en même temps, je ne sais pas à quel point c’est vrai. Ne suis-je pas justement en train d’écrire ce texte à peine deux mois après le début de mon congé de maternité ? Et n’ai-je pas ressenti un certain soulagement lorsque j’ai ouvert un nouveau document Word sur l’ordinateur, alors que Gaspard gazouillait dans son berceau ?

La vérité, c’est que j’ai, avec le travail, une drôle de relation d’amour-haine. Il m’agace, m’épuise, me vide, mais quand je le laisse de côté, je m’en ennuie.

J’ai trouvé, dans un dossier sur le travail composé par Atelier 10, cette magnifique citation de Michel Eltchaninoff, que je retranscris ici :

 

« Notre rapport au travail ressemble à une attente jamais comblée. Nous sommes les amoureux transis et frustrés de la valeur absolue de notre temps. »

 

Et sur ce, j’éteins l’ordi et je vais allaiter.